Confinement sans frontières 33

Paul Auster et la mort du père

L’écriture se nourrit aussi de détails attrapés au hasard, de bribes de vie sur le vif, de brèves rencontres dans un tram, un bus, une rue de Brooklyn. Le champion de cette manière est Paul Auster, l’homme de Brooklyn. On comprend vite que son œil est sans cesse en quête d’événements fortuits, que son imagination démarre sur un regard croisé, une altercation entre deux inconnus qui sortent d’une pizzeria ou d’un bar, sur la silhouette d’un vieil homme aux épaules tombantes, aux reins cassés par une vie de maçon, sur le sifflotement d’un chauffeur latino par la fenêtre ouverte de sa vieille Buick taxi jaune, par l’affiche d’un film muet de Hector Mann sur la façade d’un cinéma survivant des années 50. Tout ça, et le reste, le geste élégant d’un lanceur au base-ball. Paul Auster (né en 1947) est le fils d’émigrés juifs venus d’Europe de l’Est, comme tant d’autres. Son père devait bien s’appeler Austerlitz, comme le héros du livre homonyme de W.G. Sebald – à lire d’urgence- ou comme Fred Astaire, dont le vrai nom était Frederic (sans accent) Austerlitz. Un jour le père de Paul Auster meurt. Brusquement. Sans que cette mort ne soit attendue ou prévisible. « Notre homme laisse échapper un petit soupir, s’affaisse dans son fauteuil, et c’est la mort. » Auster prend sa voiture, trois heures de route vers le New Jersey où son père vivait seul depuis 30 ans. Retour, il laisse le livre et le vivre en cours, on est en 1980, interrogation et renaissance du petit garçon qu’il fut. Ca s’appelle « L’invention de la solitude » (Babel 41- 1988 ou livre de poche), cheminement en soi. Grâce au mystère du stylo, les détails attrapés au hasard ne sont plus des détails et plus des hasards. Au passage on croise Jonas et la baleine, Van Gogh, les amitiés poétiques de Paul Auster, Ossip et Nadezhda Mandelstam et Mallarmé qu’il a traduit. Ici, haletant dans un dernier souffle. « Trouver absence/ seule-/ -en présence/ de petits vêtements/ -etc.- / non – je ne/ laisserai pas/ le néant/ père –je/ sens le néant/ m’envahir » (Mallarmé, pour un tombeau d’Anatole)

Tout Paul Auster est à lire, en particulier son dernier roman 4 3 2 1 (Actes Sud, 2018). Parmi tous ses films j’aime particulièrement, Smoke qui, à travers une narration tranquille, nous promène dans Brooklyn mieux que si on y habitait.

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