Confinement sans frontières 34

Umberto Eco, l’enfant trouvé

On connaît la blague : un Jésuite et un Dominicain font ensemble des exercices spirituels. Le Jésuite fume paisiblement en égrainant son chapelet devant le Dominicain choqué. Le Jésuite dit qu’il a demandé l’autorisation à ses supérieurs, le Dominicain répond que lui aussi mais qu’elle a été refusée. Comment as-tu demandé ? Très simplement : est-ce que je peux fumer quand je prie? Et toi ? C’est aussi simple : j’ai demandé si je pouvais prier quand je fume ! On m’a répondu : on peut prier en toute circonstance.

Il n’y a pas de réponses, il n’y a que des questions, nous rappelle Umberto Eco (1932-2016) en racontant cette petite blague qui court chez les Jésuites (-plus que chez les Dominicains). Elle est dans son dernier recueil en français, « Chroniques d’une société liquide » (Grasset) qui rassemble un choix des 400 et quelques rubriques qu’il avait rédigées pour l’hebdo italien l’Espresso entre 2000 et 2015. Depuis 1985 tous les Italiens ont suivi chaque semaine « la Bustina di Minerva », en référence « aux pochettes d’allumettes de la marque Minerve », sur lesquelles il notait au jour le jour les idées qui lui venaient, qu’une lecture, une rencontre, un événement quelconque, une situation politique, lui inspiraient.  Entre 85 et 2000, elles ont été rassemblées (et sélectionnées) dans « Comment voyager avec un saumon » (1998), dans « Kant et l’ornithorynque » (1999) et  « A reculons comme une écrevisse » (2006). Une société liquide, est une expression inventée par Zygmunt Bauman (1925-2017) auquel on doit aussi l’idée de postmodernité, nous apprend Umberto Eco en se référant au livre « State of crisis » (2014). Le postmodernisme, comme dit Eco, c’est ce présent en gestation, cette crise de l’Etat entre capacité de décision, liberté individuelle et pouvoir des entités supranationales. Tout cela fait un monde liquide et les événements actuels, la pandémie lui inspireraient sûrement des chroniques, saisissant au vol une anecdote pour en tirer une mise en perspective pertinente. Ce matin, l’organisatrice de concerts, Janine Roze, expliquait sur France Culture que sa compagnie d’assurance ne voulait pas la rembourser parce que le contrat précisait « épidémie » et non « pandémie ». On imagine ce que Umberto Eco en aurait fait.

La plaisanterie que j’ai citée est rapportée dans un article consacré à Berlusconi et à sa manière d’inviter les femmes en politique par une question insidieuse : devrait-on interdire à une femme de faire de la politique parce qu’elle est jolie ? Ces 15 années de chroniques nous promènent de James Joyce à Matteo Renzi de Nicolas Sarkozy à Aristote et du Nom de la rose à un crooner de charme. Tout trouve sens, une bande dessinée, un procès de la Callas pour démontrer qu’il ne faut pas répondre aux critiques, une lecture de Jules Verne ou de Salinger (au moment de sa mort,) qui laisse l’Attrape-cœur orphelin. Sémiologue et journaliste, il avait une prédilection pour la culture française dont il parlait parfaitement la langue. Il connaissait Alexandre Dumas mieux que quiconque, avait fait la cartographie des rues parisiennes citées dans les Trois Mousquetaires, dont celle où lui-même avait un appartement, face au flanc nord de l’Eglise Saint-Sulpice, qui aimait-il raconter, était un ancien bordel réservé aux prêtres du diocèse, discrètement accessible par une porte dérobée. A propos de Darwin, il cite, dans ce livre, la célèbre réplique de Dumas répondant à un critique : « – Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres ? Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit. » Une bonne réplique peut reposer sur une erreur scientifique ! Les questions posées dans ce livre sont nombreuses et pas nécessairement jésuites. Que veut dire demander pardon pour ses prédécesseurs quand on est un chef d’état ? Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, demande-t-il avec l’universitaire français Jean-François Bayard qui a écrit un livre entier sur le sujet ?  L’éditrice italienne, j’imagine qu’il s’agit d’Elisabetta Sgarbi, et l’éditrice française d’origine italienne, Nicky Fasquelle emportée par le Covid le 12 avril, nous proposent une sélection traduite par Myriem Bouzaher. Toutes trois l’avaient accompagné au Louvre quand il en était le grand invité tout l’automne 2009, une saison magique pour ceux qui ont eu la chance d’être présents. A cette occasion, il avait raconté au public que son nom ECO venait du latin ex caelis oblatus, (offert par le ciel), nom qu’on donnait souvent aux orphelins trouvés.

 

 

 

 

 

 

 

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