Confinement sans frontières 35

Cyrulnik : pour une morale sans dieu

Dans « Psychothérapie de Dieu », fascinant monologue, Boris Cyrulnik pose la vieille question d’une morale sans dieu, avec ses outils de neuropsychiatre. Infatigable invité des radios, des plateaux télés, il remplit aussi les auditoriums. Le 21 février dernier il était à Pau, au Théâtre Saint-Louis,  pour une conférence sans réservation possible. Nous sommes arrivés une heure en avance, mais la salle était déjà pleine et il y avait encore une queue de deux cents mètres. Des spectateurs virtuels qui n’entreront pas et qui comme nous, iront paisiblement lire « Sauve toi, la vie t’appelle » son résilient souvenir d’enfance, derrière un Chirashi poulet/avocat au You Sushi du coin. On vit sa résilience comme on peut.

Dans la « Psychothérapie de Dieu », pour en revenir à ma lecture, Cyrulnik commence par la question des enfants soldats et leur rapport à la morale pour aborder en biais le rôle de l’attachement dans le sentiment religieux. Quand il y raconte ses expériences de neuropsychiatre, en Afrique, en Roumanie ou ailleurs, c’est toujours pour illustrer une thématique liée au sentiment de dieu largement partagé dans ce monde.  Le chapitre 22 s’intitule „Vivre et aimer dans un monde sans dieu“. L’athéisme dans le monde, nous rappelle-t-il, est largement minoritaire (500 millions), tandis que la religiosité (7 milliards), ne cesse de se renforcer. Suit un panorama, étayé par des statistiques et des sondages, des diverses croyances, des divers pays où elles sont en recul et des diverses manières de pratiquer.

Cyrulnik dégage quelques lois générales : les hommes vivent plus facilement sans dieu que les femmes, les sans-dieu votent plus souvent à gauche, ils sont plus diplômés et plus cultivés que les croyants, ils vivent au centre des villes et les croyants  plutôt en périphérie, des épidémies (sic) de décroyance frappent inégalement les pays occidentaux (Tchèques et Français en tête). Je ne vais pas déformer ce que Cyrulnik développe soigneusement et en détail,  je rapporte donc son propre résumé. Parmi les 7 milliards et demi d’êtres humains, plus de 4 milliards croient qu’une force surhumaine appelée Dieu nous aime et nous protège. Parmi eux, 3,5 milliards sont monothéistes, Chrétiens et Musulmans (il ajoute : je ne compte pas les Juifs qui ne sont que 14,5 millions). 1,5 milliard concerne les philosophies religieuses asiatiques. Restent 2,5 milliards d’humains dont il dit qu’ils sont mal analysés dans son livre, car il n’a pas su découvrir les religions inconnues ou éphémères qui naissent et meurent chaque jour.

Son objectif est de comprendre sur quelles bases morales et sociales s’enracine cette « religion en voie de développement qui pourrait se nommer athéisme ». Les hommes sans dieu ne se permettent pas tout et l’on trouve autant d’immoralité et de délinquance chez les croyants que chez les non-croyants. Mais ces enquêtes n’empêchent pas les croyants d’affirmer que les sans-dieu sont immoraux. Ils ne leur font pas confiance et sont malheureux quand un de leurs enfants épouse un non-croyant. C’est flagrant aux Etats-Unis et dans le monde musulman.

La différence, et je partage le point de vue de Cyrulnik sur le sujet, c’est que les croyants pensent que les interdits leur viennent d’une force extérieure, une loi divine qui leur dit : il ne faut pas. Si dieu n’existe pas, tout est permis, disait Dostoïevski. Les non-croyants ressentent une entrave intime qui leur dit : je ne peux pas. Morale du devoir, selon Kant ou de la vie selon Nietzsche, ou du sentiment selon Rousseau, ou des coutumes selon Montaigne.  Ce que nous apporte Cyrulnik dans ce vieux débat, c’est son expérience d’homme de terrain, confronté toute sa vie aux situations extrêmes et c’est ce qui rend son livre passionnant.

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