Confinement sans frontières 36

Trois enterrements : un western du 21ème siècle ou une tragédie grecque ?

Les héros des westerns traditionnels ont une morale à laquelle ils se soumettent corps et âme, écartant toute contingence qui les en éloignerait. C’est une vengeance à accomplir et autour de laquelle ils ont organisé leur vie. Enfant le héros a assisté à l’assassinat brutal de son frère ou de son père ou de toute sa famille. Il s’est entrainé pour être prêt à la rencontre avec le tueur puis l’affrontement prévu a lieu –avec quelques variantes. La morale sous-jacente, c’est que les valeurs de la famille sont au dessus de celles de la loi générale. Ce peut être aussi pour venger un ami, dans ce cas se sont les valeurs de l’amitié qui etc. Autre situation, celle du marshal solitaire qui s’oppose à la loi du plus fort, représentée par un riche propriétaire local qui entretient une bande de mercenaire sans scrupules. Cette fois c’est l’ordre social qui prime sur la loi de la jungle, cet ordre qui doit permettre à l’Amérique de devenir le grand pays de la liberté qu’il pense être.

Tout cela ressemble étrangement aux tragédies grecques qui toutes ou presque, mettent un héros dans une situation, cornélienne. Le mot convient car Corneille -comme Racine- n’a fait que reproduire un modèle antique. Tous les schémas existent dans la tragédie grecque, Electre et Oreste doivent choisir entre leur mère Clytemnestre et leur père Agamemnon. Une tragédie encore fascinante aujourd’hui, c’est celle d’Antigone. La jeune femme a décidé que Polynice son frère mort doit être enseveli, malgré l’interdiction de Créon, roi de Thèbes, son beau-père. Je passe sur les raisons qui ont conduit à cette situation, mais pour Antigone cette mise en terre est plus importante que sa vie. Elle se sacrifie pour accomplir ce rite.

Il existe un western récent qui reprend cette situation et que je viens de revoir. C’est un très beau film qui donne envie de croire qu’un Sophocle contemporain  aurait sans doute pu l’écrire. Le film qui s’appelle « Trois enterrements »  (en anglais The Three Burials of Melquiades Estrada) et a été tourné en 2005 par l’acteur Tommy Lee Jones, qui joue aussi le rôle principal celui de Pete Perkins une sorte d’ours mal léché quasi mutique. On est dans une petite ville près de la frontière mexicano-américaine, lieu compliqué, on le savait bien avant l’idée d’y construire un mur. Le film est inspiré du roman de William Faulkner (un tragédien qui connaissait bien Sophocle) intitulé « Tandis que j’agonise », mais surtout de l’histoire vraie d’un clandestin mexicain tué à la frontière par un militaire américain. Ce qui intéresse et que va nous raconter Tommy Lee Jones, ce n’est pas le crime en lui-même, mais ses doubles conséquences. Peter Perkins découvre que le soldat ne sera pas puni et surtout, que Melquiades Estrada, le clandestin tué, ne sera pas enterré chez lui, dans son village originel. Or, un soir, ce Melquiades Estrada, un autre ours mal léché, était sorti de son silence pour commenter à son ami Pete Perkins une photo de ce qu’il avait abandonné au Mexique: une femme, deux petites filles, une bâtisse dans la campagne où il pensait finir ses jours. A la mort de cet ami, Pete Perkins décide d’enlever son corps pour aller l’enterrer dans son village au Mexique. En même temps il organise une vengeance : c’est le militaire meurtrier qui doit procéder à l’inhumation. Il l’enlève donc en même temps. Chargé de cet équipage baroque, un prisonnier pleurnichard  et furieux, et le corps d’un mort, il traverse clandestinement et à cheval la frontière. Comme pour Antigone, pour Pete Perkins, ce qui doit être fait doit l’être, rien d’autre ne compte, ni les interdits, ni son statut hors la loi de kidnappeur, ni la peur des policiers qui le pourchassent avec de grands moyens, notamment un hélicoptère. Odyssée sous un soleil impitoyable, face à face entre deux mondes, l’Amérique brutale, armée, sûre d’elle et le Mexique incertain, chaleureux, désordonné et surtout plein d’imprévus.

Je ne vais pas dévoiler ici la fin du film, scénaristiquement intéressante, disons qu’elle respecte habilement les codes de la tragédie et ceux du cinéma contemporain.

 

JL Bézard 1825, Antigone donnant sa sépulture à Polynice

 

Trois enterrements

 

 

 

 

 

 

 

 

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