Confinement sans frontières 38

Robert Badinter et sa grand-mère Idiss

Si l’on dit que la psychanalyse est la construction du roman familial, on a parfois l’impression que le roman familial tient lieu de psychanalyse. Les livres qui traitent des histoires de famille sont aussi vieux que la littérature et remplissent les bibliothèques, même quand ils semblent parler d’autre chose, ou d’une autre famille. Les écrivains contemporains ne se donnent pas vraiment la peine de travestir leurs héros comme le faisaient leurs grands anciens, Mauriac, Bazin ou Troyat, pour m’en tenir aux exemples français. Robert Badinter ne se prétend pas écrivain quand il raconte la vie de sa grand-mère Idiss et c’est ce qui fait le poids de son livre sans littérature. Il n’a d’autre prétention que de raconter et de porter témoignage de l’amour qu’il portait à la mère de sa mère. Idiss Rosenberg était née en 1863 en Bessarabie, et elle morte en avril 1942 à Paris, quelques semaines avant l’ordonnance instaurant le port de l’étoile jaune. A ce moment là, sa famille, pour l’essentiel, était partie en zone libre. Ne restait près de la vieille femme trop malade pour partir en cachette, qu’un de ses fils, Naftoul. Lui-même sera arrêté sur dénonciation peu de temps après et déporté au camp d’Auschwitz-Birkenau dont il ne revint pas. Entre ces deux dates, toute l’histoire des Juifs qui ont fui ce que Robert Badinter appelle le Yiddishland, la misère et les pogroms répétés, à la frontière occidentale de l’Empire russe pour s’installer en France ou aux Etats-Unis. Histoire emplie d’espoirs et de tragédies souvent racontée par des survivants ou leurs descendants. La force de travail de ces immigrés, leur courage, leur rencontre avec la France qu’ils vénèrent ! Et, partout présente, l’idée que ceux qui viennent d’arriver se sacrifient pour que leurs enfants aient une vie meilleure. Mais, en échange, ils doivent être à la hauteur, à la fois de ce sacrifice de soi, mais aussi du pays d’accueil. Même quand celui-ci trahit ses valeurs, ce qui est le cas pendant l’Occupation allemande. Robert Badinter aimait cette grand-mère qui ne parlait que Russe et Yiddish, à laquelle il ne pût dire adieu en 1941, à l’âge de 13 ans, quand il fit semblant de partir trois jours en vacances et qu’il ne la revit jamais. Elle était, il le comprit plus tard, ce monde ancien, venue du Shtetl avec la misère de tout un peuple persécuté dont elle croyait être sortie. Il a été, on le sait, à la hauteur des espérances d’Idiss, mais plus par la défense des valeurs qui lui avaient été transmises, que par l’éclat de sa carrière.

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