Confinement sans frontières 39

De Toni Morrison à Flannery O’Connor

Il existe un livre qui mieux que tout autre raconte le destin tragique des esclaves noirs américains, un livre qui a valu à son auteure le Prix Pulitzer en 1988 et le Prix Nobel en 1993, ce livre c’est Beloved. Je ne vais pas commenter ce texte qui raconte l’histoire d’une mère, esclave noire évadée d’une plantation, hantée par la fille qu’elle a tuée elle-même pour qu’elle échappe à ses maitres. Je peux juste vous recommander ce texte, qui décrit comment et sur quels désastres, les Etats-Unis se sont construits, violence, rejet de l’autre, mépris et mensonge. Toni Morrison est morte à 88 ans l’été dernier, malade, épuisée mais ironique et acerbe jusqu’à son dernier souffle, notamment contre Trump qui représente tout ce contre quoi elle s’était battue. Elle était sûre de lui survivre ! Grâce à son éditrice française, Dominique Bourgois, j’ai eu la chance d’inviter Toni Morrison au Musée du Louvre en 2006 et de travailler plusieurs mois avec elle. C’était une dame imposante physiquement, une chevelure afro grise et auburn qu’elle trainait derrière elle, un corps lourd à l’évidence mais qui se déplaçait avec une grâce et une surprenante légèreté. Elle avait choisi comme thème de réflexion « Stranger at home » – étranger chez soi- et avait entrainé conservateurs et collaborateurs du musée dans l’élan de son projet. J’étais son interlocuteur fasciné en cette année 2006, elle allait et venait entre les Etats-Unis et Paris, sans relâche, faisant escale ici et là ailleurs dans le monde pour une conférence, un débat, une intervention pour défendre les droits des peuples. C’était une sorte de rock-star de la littérature, aidée par la fondation Rolex, qui savait jouer sur tous les tableaux. Son intervention au Louvre a donné lieu à un petit livre publié dans la jolie collection Titre.

Fin 2019, Les éditions Bourgois ont publié, un gros recueil des « Essais choisis, discours et méditations » de Toni Morrison, sous le titre de « La Source de l’amour propre ». Elle traite de tout, littérature, art, histoire, politique, religion, ses admirations, ses dégoûts, et tout est passionnant. Elle se cite souvent aussi, avec une cruelle ironie. Dans un texte intitulé « encre invisible », sous titré « lire l’écriture et écrire la lecture », elle nous apprend que Hansel et Gretel, le conte relaté par les frères Grimm se rapporte à la mort pendant la grande peste de 1665, épidémie qui nous ramène à aujourd’hui. Elle propose aussi des exercices de lecture, en se référant à ce qu’elle appelle une écriture impeccable et elle choisit comme modèle Flannery O’Connor (1925-1964) qu’elle dissèque avec précision et admiration. Mon ami Louis-Charles m’a fait découvrir l’année dernière cette auteure mal connue. Pour Jeanne, sa femme américaine, elle est le meilleur écrivain (si j’écris : la meilleure écrivaine, on va penser que je veux dire qu’elle est la meilleure des femmes qui écrivent) de tous les temps (Œuvres complètes – Romans, nouvelles, essais, correspondance, Gallimard, collection Quarto).

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