Confinement sans frontières 40

Prison break – une série américaine

Netflix est entré dans notre vie, par l’intermédiaire d’un ami de notre fils qui lui a offert un de ses abonnements. Nous voilà donc, familialement assis devant l’ordinateur, happés par une série infernalement longue – quatre saisons de 22 épisodes de 45 min chacun- et affreusement addictive. Elle s’appelle « Prison break ». Comme son nom l’indique la première saison se déroule dans une prison américaine autour de l’idée classique de l’évasion. Le héros, un ingénieur surdoué de la planification s’y est fait enfermé pour faire évader son frère, innocente victime d’un complot et condamné à mort. Evidemment les choses ne se passent pas comme planifiées et la machine dramaturgique se met habilement en route. Pour tenir aussi longtemps, il faut  1/ rendre les deux ou trois personnages principaux vraiment attachants (c’est à dire avec autant de défauts que de qualités),  2/ ajouter un nombre important de personnages secondaires ayant chacun une histoire personnelle suffisamment intéressante (issus ici, c’est malin, des diverses minorités), 3/ imaginer des ressorts dramatiques  nouveaux très régulièrement (l’invention dans la saison 2 d’un agent du FBI aussi intelligent que le héros, par exemple) 4/ avoir des méchants increvables et qui font peur (cyniques, violents, troubles, obsessionnels, autant du côté de l’ordre social que du désordre) 5/ garder en arrière-plan, discret mais omniprésent l’ombre d’un complot politique au plus haut niveau (dans ce cas, l’accession à la présidence des Etats-Unis) 6/  traumatiser les spectateurs en tuant des personnages auxquels il s ‘était attachés 7/contrarier les plans du héros qui a tout prévu par des accidents imprévus (qui peuvent aussi le sauver, à partir du moment ou l’adversaire a compris le plan). Bref, on a toute la panoplie des bons feuilletons comme Alexandre Dumas et Eugène Sue en concoctaient semaine après semaine dans les magazines au 19ème siècle. La dramaturgie est la même, la même que chez Sophocle ou Shakespeare, avec l’alternance nécessaire entre des phases brèves d’action et des moments de répit où justifications et explications prennent le dessus.

Cette série, qui par ailleurs tire souvent en longueur, pourrait être analysée, défauts et habiletés, dans les écoles de scénarios.

Ce qui essentiellement m’intéresse, c’est que les deux piliers fondamentaux de la structure psychique du récit restent toujours les mêmes : la vengeance et la famille. L’idée de vengeance habite, aveugle et conduit à leur perte les personnages négatifs: le mafioso qui s’est senti trahi par un repenti, le gardien de prison qui a perdu son job parce qu’il a triché et qui se cherche un responsable, plutôt que d’assumer ses erreurs. Les personnages positifs (un portoricain amoureux, ou un soldat trahi, par exemple)  aussi mais sans les détruire totalement, car la vengeance est légitime. Le fameux œil pour œil dent pour dent reste acceptable, malgré le christianisme américain. La question de la famille est plus intéressante, obsessionnelle chez tous, bons et méchants. Elle est à la base des deux piliers de Prison break : le héros veut sauver son frère et la vice-présidente du pays veut sauver le sien. A ces ressorts culturels – quoi de plus important qu’un frère, que la famille ?- tous les personnages sont soumis ! Le mafioso, le soldat noir, le portoricain amoureux. La jeune femme médecin de la prison est dans un rapport d’amour-haine avec son père, gouverneur de l’état, la jeune avocate attachante est comme une sœur incestueuse pour le héros, le pur méchant, pédophile, assassin, cynique et sadique, a dans sa mémoire le regret d’une femme et d’une famille « normale ». Même le fou incontrôlable, Asperger, est  enfermé parce qu’il a tué ses parents, c’est dire l’importance à rebours du schéma familial. Seul l’adolescent égaré, maladroit, menteur, truqueur, semble ne pas avoir de famille et c’est probablement ce qui le rend aussi agaçant. Et attachant.

Nous en sommes au milieu de la deuxième saison. Il est sans doute temps de s’arrêter, malgré la disponibilité créée par le confinement mais c’est sympa aussi de regarder quelque chose en famille. Avec un adolescent.

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