Confinement sans frontières 41

Albert Cohen et Richard Ford

On ne peut faire deux manières plus différentes –contradictoires, même- d’écrire sur leur mère morte, que celle d’Albert Cohen (Le livre de ma mère, 1954) et de Richard Ford (Ma mère, 1988). Deux très courts livres saisissants dans l’immense littérature des narrations que les écrivains ont consacrées, consacrent et consacreront à leur mère, génitrice, adoptive, adoptante ou abandonnante, imaginaire ou réelle, perdue ou retrouvée. Albert Cohen s’adresse alternativement à elle et/ou à nous. Directement à elle pour lui dire qu’il l’aimait, que même s’il n’a cessé de lui dire, il ne l’a pas fait assez et le redit encore, jusqu’à, il faut le reconnaitre, nous mettre mal à l’aise devant tant de déclarations. Nous éprouvons parfois le besoin de nous retirer sur la pointe des pieds. Parfois il s’adresse aussi à nous, et nous raconte les petites misères attendrissantes de sa mère –quasi inculte- émigrée de Corfou à Marseille au début du siècle, et qui classait les factures de gaz à la lettre z et les factures de loyer à la lettre y, plus faciles à retenir. Les sanglots d’Albert Cohen sont légitimes et magnifiquement baroques, ils nous émeuvent et nous voyons avec un sourire trottiner cette mère restée profondément orientale venue lui rendre visite à Genève où il est un « monsieur », un  fonctionnaire international. On connaît bien Albert Cohen auteur de « Belle du Seigneur » (1968) livre culte et best-seller international. On sait que de nombreux jeunes gens se sont reconnus dans le personnage de Solal confronté à ses amours exigeantes et tumultueuses pour la belle Ariane Deume. En 68, la critique est unanime, Joseph Kessel parle de chef d’œuvre absolu. On s’intéresse alors aux livres antérieurs d’Albert Cohen, jusque là négligés, en particulier à ce « Livre de ma mère » et on a deux fois raison. D’abord parce qu’on y voit à nu les sources du lyrisme de l’auteur. Ensuite parce qu’en fait, ce livre a été écrit bien après « Belle du Seigneur ». Contrairement à ce que sa date de parution, en 1968, laisserait croire, « Belle du Seigneur » a été rédigé pour l’essentiel dans les années 30, quand Albert Cohen (1895-1981) était encore jeune. Aujourd’hui, 50 ans après sa parution, on se rend mieux compte que le roman est bien un rejeton des années 30 et leur ressemble. C’est ce décalage intemporel, il me semble, qui en a fait le livre culte qu’il est devenu et que les générations se transmettent. L’amour d’Albert Cohen pour sa mère est différent de celui que Solal (son double), éprouve pour Ariane. Il l’aime inconditionnellement, lui pardonne tout et tout l’attendrit en elle. Mais dans les deux cas, Ariane ou sa mère, Cohen transcende ses personnages par l’écriture, en fait des héroïnes antiques, tout en concédant le procédé.

Richard Ford (né en 1944) ne fait pas semblant de s’adresser à sa mère, il raconte juste la banalité, celle d’une Américaine moyenne de Jackson, une ville du sud, une veuve un peu triste qui court après les petits boulots et perd peu à peu son fils unique qu’elle a eu sur le tard. Parce que la vie est comme ça. Parce qu’il est devenu professeur de littérature à l’Université de Princeton. Parce qu’on s’éloigne même quand on ne le veut pas. Parce que la maladie. Parce que. On y retrouve le ton modeste et efficace de la grande littérature américaine, celle de John Steinbeck.

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