Confinement sans frontières 43

De la difficulté de traduire Nabokov

« Deux étés » est un livre d’Erik Orsenna que j’aime depuis longtemps. J’y suis revenu récemment après avoir lu dans la préface de l’édition folio de  « Lolita » rédigée par Maurice Couturier, son nouveau traducteur, ce que sont les difficultés particulières des traductions de Nabokov. Orsenna raconte, dans « Deux étés », sur le mode humoristique, l’histoire de la traduction du roman « Ada ou l’ardeur ». Nabokov, l’auteur de « Lolita » et d’ »Ada », parlait russe, français, allemand et anglais, langue qu’il finit par choisir pour écrire.

L’histoire commence avec « Lolita » en 1955 qu’aucun éditeur américain ne veut publier. Le roman raconte les amours d’un homme « d’âge mur », un certain Humbert Humbert, pour une jeune fille de 12 et demi ans qu’il finit par tuer. Il meurt en prison après avoir rédigé ces pseudo confessions brûlantes. Le roman est bien évidemment autre chose qu’une variation pénible sur la pédophilie et l’inceste, telle que les censeurs la perçoivent. C’est finalement en France que Maurice Girodias publie la version anglaise. Le ton ironique, distancié, inimitable de Nabokov qui n’utilise jamais un mot cru, donne des frissons dont on a du mal à comprendre la raison. Il devient vite un classique qui impose les mots Lolita et nymphette dans le langage courant. Le livre inspirera deux versions filmées, assez différentes. La première, tournée en 1962 par Stanley Kubrick sera palmé, primé de nombreuses fois. En particulier James Mason qui joue le rôle d’Humbert Humbert. La jeune Sue Lyon (Lolita) porte des lunettes en cœur qui deviendront un objet culte. Personne n’y voit l’apologie de la pédophilie, mais la descente aux enfers d’un homme pris par une passion romantique qu’il déteste lui-même. C’est Nabokov qui en a écrit l’adaptation. Le second film d’Adrian Lyne est de 97. Le personnage incarné par Jeremy Irons est devenu pathologique, ne pouvant se détacher d’un souvenir traumatique de son adolescence. Nabokov détestait le recours psychologie et avait évité toute évocation de ce genre, tout en nous racontant pourtant le souvenir en question. L’actrice qui joue Lolita a 17 ans, ce qui, d’une certaine manière, accentue la perversité du regard, en le rendant plus plausible.

Revenons au livre. La première traduction de « Lolita » est d’Eric Kahane, le frère de Maurice Girodias, nous rappelle Maurice Couturier, et elle ne rend pas justice à cette manière unique, ce fil du rasoir sur lequel court le récit. Nabokov en prend conscience et surveille désormais méticuleusement les traductions. Sa correspondance, publiée depuis, est pleine de remarques acerbes à leur égard. Quand Arthème Fayard achète les droits du livre « Ada », paru aux Usa en 1969, il en confie la traduction à Gilles Chahine. C’est un traducteur professionnel, ami et ancien amant de Jean Cocteau qui s’est installé avec une tribu de chats, dans l’île de Bréhat où le père d’Erik Orsenna possède une maison et où la famille passe ses étés depuis l’enfance. Gilles Chahine, terrorisé par la réputation d’inflexibilité de Nabokov et l’enjeu du travail qu’il a accepté, va procrastiner, reculer, tourner autour du pot, jusqu’à ce que l’île entière décide solidairement de l’aider. Deux étés, les habitants de Bréhat – un monde clos d’Iliens qui se choisissent et reconnaissent- vont s’atteler à la traduction impossible du texte que Nabokov considère comme son chef d’œuvre. Evidemment, le résultat ne peut pas être bon. Un roman, quel qu’il soit, n’est pas un patchwork. Et une traduction encore moins. Il faut une voix unique pour transmettre une autre voix unique. En particulier quand, comme ici, l’auteur est censé obtenir le prix Nobel d’une année à l’autre. Ce qui ne sera pas le cas.

Catastrophe, et il faudra qu’un autre traducteur, Jean-Bernard Blandenier, reprenne le travail avec la complicité de Nabokov lui-même. Personne ne nous a raconté cette deuxième phase de la traduction, mais j’imagine qu’elle n’a pas été de tout repos non plus pour le nouveau traducteur.

A travers cette aventure littéraire ratée mais instructive, Erik Orsenna décrit avec humour et grâce le fonctionnement particulier de ces îles, ici Bréhat, où les vieilles familles se retrouvent, se reconnaissent, vivent en vase clos, tandis que les touristes passent avec le dernier bateau du soir. Il nous dit tout, avec une liberté de ton, citant les gens, racontant les événements dont il a été un des acteurs (il a une vingtaine d’années et on lui a confié les passages lestes). Mais la tendresse ne suffit pas toujours pour qu’on vous pardonne.  Le livre est sorti en 1995. Des années plus tard, Orsenna a reconnu qu’il lui a fallu quitter l’île et s’installer en face, sur la côte. Tout bon livre coûte, c’est certain.

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