Confinement sans frontières 44

Louis XIV artiste

Je ne sais pas ce qui me pousse à parler de tel livre ou tel sujet. Je regarde les piles de bouquins posés ici et là, je me promène devant la bibliothèque, j’évite ce qui a un lien avec le confinement, prends un ouvrage presqu’au hasard, ah oui et ça déjà, des souvenirs reviennent, la rencontre entre John Ford et Salman Rushdie au Louvre en 2008. Marie Darrieussecq dans un colloque à Londres, Frédéric Boyer dans le restaurant du Théâtre du Rond-Point, la puissance de leurs présences et leurs langages, si différentes pourtant. Une ballade discrète en ville et le dernier roman d’Erik Orsenna « Briser en nous la mer gelée », inaccessible derrière une vitrine fermée. J’en relis un autre, plus ancien que je sais avoir aimé. J’évite de commenter les essais scientifiques ou philosophiques, peur d’écrire des bêtises, écrasé par la masse des propos brillants sur la situation actuelle que tous s’efforcent de penser et d’en faire quelque commentaire original. Il me faudrait le temps de la réflexion mais je ne sais pas où il est, et je réponds d’abord à ce sentiment d’urgence, que, paradoxalement, le fait de rester claquemuré me donne. Ecrire chaque jour comme si quoique ce soit m’y obligeait ? Les livres sur l’art sont les plus nombreux sur mon bureau et je pense avec un pincement aux cours que je devais faire ou à ceux que j’ai déjà fait mais dont un pan entier est resté inexploré. Quand j’étais aux Nouvelles littéraires, à la fin des années 70, le secrétaire de rédaction, Jean-Louis Ezine coupait toujours ce genre d’introduction que j’écrivais en me disant : ça n’intéresse personne, contente-toi de parler de la mort de Malraux (23 novembre 76).

Parlons de Philippe Beaussant (1930-2016) musicologue et écrivain que j’ai pillé (et cité) dans un cours en février dernier sur les peintres français du XVIIème siècle. Philippe Beaussant, fondateur du Centre de musique baroque de Versailles, et du Centre des Arts de la Scène des XVIIème et XVIIIème siècles, a écrit d’érudites études musicales sur Couperin, Rameau, Lully et la musique de Versailles. En même temps il a publié des romans, dont « Héloïse » a reçu le grand prix du roman de l’Académie française en 1993 (que je n’ai pas lu) et des essais (que j’ai lus) : « Vous avez dit baroque ? » (Actes-sud, 1988) et « Vous avez dit classique ? » (Actes-sud, 1991).  Au-delà de la musique, il nous y fait le portrait fascinant du monde artistique du Grand siècle. En 1999 paraît « Louis XIV artiste » (Payot) et en 2000, « Le Roi-Soleil se lève aussi » (Gallimard, et folio en 2002). D’une certaine manière, ces deux livres traitent du même sujet : nous faire découvrir un Louis XIV surdoué artistiquement parlant, danseur talentueux, excellent musicien, lecteur avisé, homme de goût qui sut utiliser les arts, pour bâtir sa légende d’Alexandre moderne. Dans « Le Roi-Soleil se lève aussi », Beaussant, admiratif de son héros, décrypte chaque instant de la journée du Roi, aucun détail ne nous échappe, y compris les rêves et cauchemars que les médecins nous ont rapportés. Louis XIV choisit, veut et décide, il met en route la machine des arts qui va faire la « grandeur de la France », avec une prédilection pour la musique (est-ce parce que Beaussant est musicologue ?) et un amour pour Lully, jusqu’à ce qu’un malentendu artistique –et les mœurs de Lully- les sépare. Ce qu’on apprend avec un certain étonnement, c’est que Molière ou Delalande sont profondément sincères quand ils attribuent au roi le mérite de leurs propres œuvres. Ils se perçoivent comme la main guidée par le cerveau royal, l’instrument de son talent. Mystère d’une soumission, effacement devant l’absolutisme, reconnaissance d’une intelligence du pouvoir et d’une lucidité peu commune. On peut, évidemment, discuter du Louis XIV chef des armées, du Louis XIV peu soucieux de son peuple, du Louis XIV bigot de la fin de vie, mais c’est une autre histoire.  Elle est d’ailleurs présente en transparence. Mais – et c’est cette piste originale que Beaussant explore, le rapport que le roi entretient avec les artistes est un rapport d’artiste à artiste.

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