Confinement sans frontières 45

Des hommes politiques français prisonniers pendant la guerre 39-45

Dans les années 90, je vivais à Innsbruck et mon attention avait été attirée par le Château Itter. Situé à une petite centaine de kilomètres, plein ouest, le Schloss Itter avait servi pendant la guerre, de prison pour un certain nombre de personnalités politiques françaises. Administrativement il dépendait du camp de concentration de Dachau par lequel les prisonniers transitaient. Edouard Daladier y a été transféré de Buchenwald où il était avec Georges Mandel et Léon Blum, à partir de 1943. L’homme des « accords de Munich », a écrit un « Journal de captivité, 1940-1945 », publié par son fils  en 1991 (Calmann-Lévy) qui nous fournit de nombreux détails. Avec lui s’y retrouvent Paul Reynaud, dernier Président du conseil de la IIIème République, Léon Jouhaux, leader syndicaliste bien connu, le « Basque bondissant » Jean Borotra, vainqueur de Wimbledon et Roland-Garros, ancien Croix de feu et ministre des sports de Pétain, le colonel de La Rocque, chef des Croix de Feu, Michel Clemenceau, le fils de Georges, le général Weygand, ministre de la Guerre de Pétain, signataire de l’armistice, qui passera ensuite le reste de sa vie à tenter de réhabiliter Pétain et à œuvrer pour la mémoire de Jeanne d’Arc. Il y a aussi le président de la République Albert Lebrun, le général Gamelin, le penseur de la stratégie catastrophique de défense militaire, André-François Poncet, ancien ambassadeur à Berlin de 31 à 38 qui écrira ses « Carnets d’un captif ». Et quelques autres. En substance, des Français représentants toutes les tendances politiques arrivés là pour diverses raisons. Passera même, pendant quelques mois, la sœur ainée du Général De Gaulle.  Confinés et surveillés par les SS, servis par des prisonniers « subalternes » détachés du camp de Dachau, ces hommes et ces femmes (certaines ont accompagnés volontairement leur mari ou conjoint) se livrèrent des mois durant à un échange de propos et d’opinions sur le destin de la France. En découvrant cette histoire, très bien documentée depuis, j’avais imaginé d’en faire un huis-clos théâtral, en racontant un épisode réel : une tentative d’évasion de Jean Borotra. Tous ces gens étaient gardés pour servir d’otages, le cas échéant, et ils le savaient. Comment vivaient-ils au quotidien, ces longs mois de face à face ? Leurs journaux restent discrets sur leurs divergences, avec en arrière-plan, l’idée que la France est plus importante que leurs rancunes. Reynaud s’estimait trahi par Weygand et le haïssait, mais il pratiquait, sans broncher sous ses yeux ironiques, sa gymnastique dans la cour du château chaque matin. La menace d’exécution pesait sur eux, dès la fin 44 et surtout à partir à la fin de l’hiver 45, quand ils s’informent tant bien que mal, de l’avancée des troupes américaines qui les délivreront. C’est, replié à Itter, que le dernier commandant de Dachau, Eduard Weiter, se donne la mort, le 2 mai 45.

En avril 45, Léon Blum est extirpé de Buchenwald, où il vivait depuis 2 années, après le procès de Riom, enfermé avec sa femme et d’autres prisonniers « négociables». Extirpé est le mot exact, car à moitié paralysé par une grave sciatique, il ne peut se déplacer seul. L’odyssée à travers l’Allemagne, de camp en camp, assis de force, dans une toute petite voiture où il est perclus, durera un mois. Un mois de souffrance physique et d’incertitude, un mois où l’histoire européenne se joue. Il passe par Innsbruck, ne rejoint pas Itter comme c’était prévu, dans le désordre général et se retrouve finalement au Sud-Tyrol, avec l’ex-chancelier autrichien Schuschnigg dans une Italie en pleine débâcle, où leur destin à tous se joue en quelques heures. Les Américains arrivent juste à temps. Léon Blum sera, comme on le sait, un éphémère  « Président du Gouvernement provisoire de la République française » après Charles De Gaulle, Félix Gouin et Georges Bidault. Il a laissé quinze volumes d’un journal qui sera publié après sa mort en 1950 à 78 ans, par les éditions Albin-Michel. Mais il a tenu à éditer lui-même un petit livre rédigé d’après son journal et intitulé « Le dernier mois ». Chaque rencontre, et elles sont nombreuses, tant avec d’autres prisonniers ballotés comme lui de camp en camp et de route ou route, qu’avec des officiers allemands, est décrite avec précision. Il tire une information de chaque détail et garde, malgré l’angoisse qui les habite, sa femme et lui, une lucidité fascinante. Il ne perd jamais de vue son objectif : quoi qu’il arrive, témoigner pour l’histoire.

Léon Blum, « Le dernier mois » (Réédité par Arléa en 2000)

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