Confinement sans frontières 46

L’Auberge rouge de Balzac

Si j’ai lu tout à l’heure les 42 pages de l’Auberge rouge de Balzac, à la place de faire cette sieste postprandiale essentielle à mon équilibre psychique, c’est que la professeure –permettez-moi de l’écrire comme ça- de mon fils les a données en « devoir » à la classe de 4ème confinée à laquelle il appartient. J’écris « devoir » dans tous les sens du terme, un peu comme on parle de devoir conjugal. Quel garçon de 14 ans, sain d’esprit et de corps, peut affronter en ce début du 21ème siècle, ce texte sans des vertiges existentiels ? Je ne dis pas que cette brève nouvelle est inintéressante, au contraire. Pour un vieil incroyant littéraire comme moi, passé l’étonnement face au choix professoral, et incertain d’avoir autrefois lu la nouvelle, j’y ai pris le plaisir pervers des lecteurs blasés qui découvrent, enfin, un texte inhabituel. C’est une sorte de hapax dans l’œuvre de Balzac, un objet livresque totalement atypique où l’auteur semble s’amuser à changer sans cesse de registre. Le texte commence sur le ton habituel que Balzac utilise pour nous perdre dans un récit. Des invités autour d’une table, chez un banquier, dîner et ambiance décrits. On est dans les années 1830 et le souvenir de l’Empire plane encore, époque bénie pour les profiteurs, marchands aux armées qui s’y sont enrichis. Aujourd’hui, on parlerait d’une tablée de nouveaux riches. Les voilà assis avec leurs jolies femmes et leurs jolies filles. On est entre soi, bourgeois repus, le ventre apaisé de mets roboratifs dont le fumet embaume encore la salle, l’œil vague fixant sans les voir les gravures de montagnes suisses qui ornent les murs, englués dans cette demi-sieste postprandiale qui me frappait tout à l’heure. Les regards assoupis se tournent maintenant vers l’un des convives, un Allemand jovial, caricaturé d’une main virtuose (c‘est quand-même Balzac) auquel la fille du maitre de maison demande un « récit à faire peur ». C’est à dire d’inspiration allemande. Romantique si possible ! dit joliment Balzac, ajoutant quelques allusions à la scène littéraire contemporaine, bataille hugolienne entre classique et romantique. Bref, l’homme s’exécute, va nous entrainer… quand soudain, deuxième interruption : le narrateur se met en scène lui-même et cette fois nous quittons le terrain habituel du récit balzacien. Surprise : il est l’un des convives, et il dit : je ! Cette confusion, volontaire entre auteur et narrateur, que Balzac ne fait quasiment jamais, ponctuée de remarques au vitriol sur le rôle de l’argent, complique le démarrage déjà embarrassé de notre Allemand. Pour ajouter à la confusion, Balzac précise qu’il a remis dans sa propre langue, le discours qu’on va entendre. Il ironise en écrivant en toutes lettres, traduit de l’Allemand ! Le récit démarre enfin, qui va lui-même ouvrir un récit dans le récit, habitude qu’on connait chez Balzac, de nous perdre dans la succession des narrateurs. Ici pourtant, des interruptions permanentes dues au « je » convive, nous empêchent de nous abandonner à ce qui est conté. Une histoire de vol, de crime, d’aveux et de coupables punis qui n’en sont pas. C’est que l’objectif est ailleurs que dans ce récit – un peu bâclé avouons-le – de désolation générale. On en revient donc vite au dîner et à ses invités. Le « je » balzacien reprend la narration à son compte et termine l’histoire, par la mise en scène d’une sorte de procès fictif. Une morale de la morale. Toutes les tendances sociales sont appelées par l’auteur/narrateur à donner leur point de vue éthique sur les conséquences pour l’auteur de ce que l’Allemand a raconté. On comprend enfin où Balzac voulait en venir et on en voit la complexité ! Je suis curieux de savoir comment la prof de mon fils va gérer cet imbroglio avec ses élèves !

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