Confinement sans frontières 47

La Princesse de Clèves au bac de français

La Princesse de Clèves au bac de français 2020 : on a l’impression que les pédagogues de l’Education nationale n’en finissent pas de régler leurs comptes avec Nicolas Sarkozy et de prouver aux politiques qu’ils se trompent. Sur le dos des élèves. Rappelez-vous. Le 23 février 2006, le président de la République : Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle !“ Moqué partout et par tous, pour ce crime de lèse-culture, Nicolas Sarkozy revenait sur le sujet deux ans plus tard, s’excusant à moitié, penaud à peine, prétendant avoir « souffert » sur le roman quand il était étudiant. Depuis les ventes sont montées en flèche, -merci Sarko- la Princesse a fait le sujet de l’agrégation et a inspiré des films, dont celui de Christophe Honoré « La belle personne », intrigue transposée dans un lycée parisien. Le magazine les Inrocks en a fait une Une « Nous, princesses de Clèves » et la polémique s’est confondue avec la lutte contre une réforme des lycées. Voilà la Princesse au bac et l’objet de nombreux tutos. Tapez « princesse de Clèves » sur Google et vous verrez apparaître des jeunes enseignantes sympathiques analysant le roman en 7 minutes, ou mieux en 5 minutes chrono, selon le schéma (en trois parties comme toujours) proposée par l’Education nationale : individu, morale et société ! C’est habile et convaincant ! 18 sur 20, note garantie.

Ca ne dit rien, on s’en doute, du plaisir, du déplaisir, de l’agacement, de la fascination, de l’accablement, des frissons qu’on peut ressentir à la lecture de ce roman. Les commentaires parlent de l’illusion que crée la vie de cour et les codes sociaux, du champ lexical de la religion, de querelle littéraire, de conflits moraux entre jansénistes et jésuites. On apprend qu’en 1678, date de sortie du roman, le succès est immense et une enquête publique (aujourd’hui on dirait un sondage) a lieu pour savoir si la Princesse a eu raison d’avouer à son mari qu’elle en aimait un autre. On pourrait refaire le sondage aujourd’hui –et c’est exactement ce qu’on fait en transposant le sujet. Faut-il dire à son conjoint (le mot politiquement correct remplace celui de mari ou d’épouse) qu’on en aime un ou une autre ? Les défenseurs de la Princesse, nous disent donc que c’est l’intemporalité du sujet qui fait la puissance de roman. Honte à Sarkozy qui ne s’en est pas rendu compte ! Mais non ! La question à laquelle on réduit ce texte et qui hante la littérature, n’est pas ce qui fait sa force ! Bien-sûr, on peut, comme le propose le sujet du bac, s’en servir pour réfléchir sur les liens entre individu, morale et société et faire de la philosophie à bas bruit. Mais, à mon sens, on oublie l’essentiel à savoir la jouissance de la langue, l’espèce de satisfaction physique éprouvée, ce frisson qui vous parcourt devant la justesse et la simplicité des mots, le même qu’on ressent en lisant Racine. Pour faire ressentir ce plaisir de la lecture, ce qu’il faudrait enseigner, ce sont les douceurs de l’anachronisme (Madame de Lafayette aurait écrit : c’est les douceurs) ! La Princesse de Clèves est, en son essence même, un immense anachronisme. Ecrit en 1678, le roman raconte une histoire qui se passe à la cour du roi Henri II, c’est-à-dire 130 ans auparavant. Les sentiments, le langage, les relations sont ceux de la fin du 17ème siècle sur lequel le classicisme est déjà passé. La langue a trouvé cette forme affinée, suggérée, allusive, qui n’était évidemment pas celle des Valois. Mme de Lafayette a lu –et pillé- Brantôme (1540-1614) qui a raconté son siècle. Les comportements sociaux et moraux dont Brantôme se fait le témoin avec le langage de son temps – le même que celui de Montaigne- n’ont rien à voir avec ceux qui sont décrits dans la Princesse. Racine est passé par là. C’est comme si l’on racontait les amours de Julien Sorel (le Rouge et le Noir est paru en 1830) avec la langue (et les tics) de l’autofiction contemporaine. La force de la Princesse de Clèves c’est ce tour de passe-passe. Elle nous fait prendre les Valois pour des Classiques, le style roman pour du baroque, Montaigne pour Pascal et réciproquement. Sa langue transcende les époques et devient une sorte de quintessence du français. Ca ne la rend pas plus facile à lire pour ça, mais ça vaut le coup de s’y coller en oubliant le bac.

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