Confinement sans frontières 48

Un penseur chrétien dans la bibliothèque de ma mère

Dans la bibliothèque héritée de ma mère, des ouvrages de grammaire, de philosophie, essentiellement de philosophie religieuse. Je ne mesurais pas quelle place cela tenait dans sa vie. Il faudra bien que j’y revienne. En 1967, la « Librairie Philosophie Vrin » publie un « essai d’art et de philosophie » d’Etienne Gilson, intitulé « Les Tribulations de Sophie ». On pense évidemment au « Monde de Sophie », de Jostein Gaarder, paru en 1995 en français, best-seller norvégien publié en 54 langues et qui se veut une introduction à la philosophie à l’usage des adolescents et de leurs parents. Ce n’est pas l’objectif d’Etienne Gilson (1884-1978), académicien, professeur au Collège de France, spécialiste de philosophie médiévale, historien (tenté brièvement par la politique), qui fut le type même de l’universitaire vieille école, savant et méfiant pour tout ce qui était contemporain. Il pensait que la philosophie de Thomas d’Aquin permettrait de sortir de ces pensées dangereuses qui réintégraient l’homme dans une continuité avec la nature. Pour faire vite, il était urgent, selon lui, de quitter cet affrontement, insignifiant selon lui, mais crucial dans ces années sartriennes entre l’essentialisme et l’existentialisme chrétien proche de Heidegger. Le Thomisme, qu’il revendique, s’inspire de Thomas d’Aquin, comme son nom l’indique. Il est, selon lui, le seul réalisme philosophique tenable.

Dans ce petit livre qui regroupe quatre conférences prononcées en Italie devant des sociétés savantes, j’ai surtout, je l’avoue, cherché les notes et les traces de ma mère. Puis finalement, comme malgré moi, j’ai retrouvé cette ambiance de polémique des années 70 quand je commençais mes études et que nous discutions de tout et de rien, sans rien savoir du tout. Pris au jeu, j’ai lu ces conférences. La première se place sous le signe de Dante (Italie oblige) et elle oppose Saint Thomas d’Aquin à Saint Augustin. Gilson publiera d’ailleurs des « Etudes dantesques » un peu avant sa mort quelques années plus tard. On est dans un débat entre chrétiens, qui se poursuit ensuite avec la seconde conférence, une critique radicale de ce qu’il appelle le cas Teilhard de Chardin, lui refusant le statut de doctrine qu’on lui accorde généralement.

Mais venons-en au plus intéressant, à l’inattendu, au commentaire que Gilson fait dans sa troisième conférence, d’un livre que lui a dédicacé son auteur, Roger Garaudy, intitulé : « De l’anathème au dialogue. Un marxiste s’adresse au concile » (Paris, Plon, 1966). Oh là là ! Quelle plongée dans un débat qui semblait crucial et qui paraît si dérisoire 50 ans plus tard. Marxisme et Christianisme ! Ou plutôt : marxismes et christianismes ! On lit peut-être encore Gilson dans les séminaires et on le commente peut-être encore dans quelque société érudite, je ne sais pas. Il y a dans son langage un charme souvent ironique : « Le mot dialogue est à la mode ; je le regrette, n’ayant moi-même aucune des vertus d’un bon dialoguiste, qui sont de ne pas écouter ce qu’on lui dit, ou de le prendre dans un sens qui le rende facile à réfuter. Etre deux à procéder autrement est une entreprise chimérique. Je ne suis donc pas surpris que les seuls bons dialogues philosophiques connus soient ceux du type platonicien, qui sont des dialogues à une voix, où le même fait les questions et les réponses. » On sent la casuistique pascalienne ! Il prend donc longuement la peine de ne pas saisir cette main tendue aux chrétiens par les marxistes et s’en explique, « contraint et forcé » par un article de David Rousset dans le Figaro qui voyait dans le projet de Garaudy, « grand penseur communiste », une sincérité décisive.

Ce petit livre garde un sens historique pour éclairer un débat qui reviendra peut-être quand on voit ce qui se passe dans les pays fortement chrétiens de l’ex bloc communiste – comme la Pologne. Mais on sait surtout ce qu’ont été, depuis, les errements intellectuels de Roger Garaudy (1913-2012), passé du communisme pur et dur à un christianisme farfelu, puis à l’Islam puis à l’extrême-droite et au négationnisme, dont il est devenu le symbole pathétique. Au moment où il réfute Roger Garaudy en 30 pages, Etienne Gilson le prenait encore au sérieux, charité chrétienne oblige. Ou crainte de la puissance d’attraction du marxisme ?

Dans la quatrième conférence du livre, « Divagations parmi les ruines », le vieillard qu’il dit être (il a 83 ans), prend la défense acharnée du Concile du pape Jean XXIII, espérant qu’il peut sauver l’Eglise. Il pense même que la condition de ce sauvetage c’est que les prêtres se marient.

Les idées sont plus secrètes que les rites, conclût-il. On pourrait répondre avec Lévi-Strauss, que les rites sont plus secrets que les mythes. Mais c’est une autre histoire.

Je ne voudrais pas réduire la bibliothèque de ma mère à cet écart flagrant d’avec la modernité. Si l’absence de certains penseurs contemporains peut le laisser penser, on y trouve aussi les livres de Marcel Gauchet, Gilles Deleuze, Peter Sloterdijk, Michel Foucaut et quelques autres. Mais c’est une propension pour le christianisme et ses catéchumènes qui domine. Le Thomisme devait lui sembler un compromis raisonnable.

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