Confinement sans frontières 50

Sartre est mort il y a 40 ans

Le 15 avril 1980 Jean-Paul Sartre mourait et une foule impressionnante accompagnait son cercueil. Des dizaines de milliers de gens. Place Denfert avec le lion couvert de fans en larmes, rue Victor Schœlcher où il vivait, boulevard Raspail, avenue Edgar-Quinet et le cimetière Montparnasse que Simone de Beauvoir continuera à voir de leur fenêtre. Ces funérailles dans son quartier, ce moment quasi national, cette célébration avec Léon Zitrone, son inimitable ton de funérailles au journal télévisé et Alain Gillot-Pétré – présentateur de la météo – en reporter dans la tempête. Affluent les hommages de tous, même du Vatican, même de ses ennemis gaulois irréductibles ! 40 ans plus tard, en ce temps de funérailles impossibles, chacun garde son Sartre pour soi, se bâtit son petit autel personnel, son petit Sartre illustré avec citations choisies – il y en a tant. On se sert dans son œuvre. Comme il le disait lui-même à propos de Flaubert, on entre dans un mort comme dans un moulin. La dernière phrase des « Mots », son autobiographie, a du faire l’objet de milliers de dissertations en classe terminale, accablées ou inspirées: « Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » Mon Sartre à moi est nécessairement marqué par notre quartier, le sien, le mien où je le voyais presque tous les jours prendre son café au Raspail vert ou marcher penché en grande discussion avec des gens dont j’ignorai tout. Plus tard, en lisant La Nausée, la fameuse anecdote du garçon de café qui joue à être garçon de café, m’a paru très connotée. Je voyais l’écrivain jouant à être un écrivain au café qui observe un garçon de café jouant à être lui-même. Et moi, je me regardais regardant l’écrivain etc.

Je lisais récemment un texte exhumé par je ne sais quelle obscure et nostalgique revue que le journaliste Daniel Mermet avait rédigé puis lu pendant l’émission « L’Oreille en coin » au moment de la mort de Sartre. Il se trouve qu’à l’époque j’animais l’Oreille en coin avec Agnès Grib et que Daniel Mermet venait y lire ses chroniques. J’avais été vaguement agacé, comme habituellement face à ceux qui ont consacré leur vie à donner des leçons. Mais habité par la culpabilité silencieuse du nanti envers qui assène les vérités prolétariennes, je n’avais évidemment pas moufté. Je suis vieux, Mermet un peu plus, je sais mieux dire ce que je pense. Et lui aussi. Dans cette chronique, Mermet exhibait son passé de pauvre, son enfance dans la banlieue, son engagement social, toutes ces raisons qui le rendaient légitime pour parler de Sartre. Malgré tout son passé bourgeois, celui-ci n’avait jamais trahi la classe ouvrière ! Bon d’accord, Mermet reconnaissait honnêtement qu’il n’avait pas lu Sartre ou un peu, ou parfois, mais à peine, mais quelle importance ! Il lui donnait son brevet de légitimité et il était légitime pour ça. Republié, ce texte a suscité quelques commentaires – on trouve tout cela sur les réseaux sociaux –  renvoyant tous au célèbre aphorisme « je préfère avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron ». Toujours en alerte, Mermet a répondu aussitôt à ces détracteurs, disant ce qu’il pense : j’assume ce texte et d’avoir –encore- tort avec Sartre.  J’assume ma légitimité de qui est né pauvre. (Exclût-elle la légitimité de ceux qui ne le furent pas ?) Intéressant, ce romantisme que les faits ont contredit. Mais l’histoire change souvent et il est possible que dans dix ans, pour les 50 ans de la mort de Sartre, les raisons d’Aron seront mauvaises et les torts de Sartre devenus justes. J’ai grandi avec un père économiste, disciple de Raymond Aron, et à l’adolescence j’ai évidemment choisi Sartre, ce Sartre de mon quartier. Aujourd’hui je ne me sens pas légitime pour dire qui avait tort ou raison.

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