Confinement sans frontières 51

Maggie Nelson, « Les Argonautes »

Une de mes (deux) filles m’a incité à lire « Les Argonautes » de Maggie Nelson. Ma fille a 30 ans, je me suis dit que c’était l’occasion de mieux connaitre les centres d’intérêt de sa génération.

Brève présentation du livre, tout d’abord. Il est paru aux Etats-Unis en 2015, puis en français au Canada en 2017 et en France en 2018 (Editions du sous-sol). Etats-Unis, Canada, France dans cet ordre. Cheminement classique, semble-t-il, de ce type d’ouvrage issu d’une mouvance active, universitaire et littéraire, vous allez comprendre. Maggie Nelson est née en 1973, elle est poétesse, critique d’art, essayiste et, comme dit son éditeur, elle s’affranchit des genres littéraires établis. Je ne sais pas si l’éditeur l’a fait exprès, mais elle s’affranchit aussi des genres, tout court. Genre dans le sens, cette fois, que lui donne la théorie du genre. Théorie, je le rappelle, même si on s’en souvient car on en a beaucoup parlé ces dernières années quand des parents se sont scandalisés qu’on veuille l’enseigner dans les écoles, théorie donc, qui consiste à différencier la notion de sexe biologique de la notion de genre. L’identité sexuelle se construit dès les premiers jours, dans l’assignation parentale, sociale, familiale etc. que le bébé a d’être une fille ou un garçon. Or, selon les penseurs de cette théorie, cette assignation est un enfermement qui ne correspond pas nécessairement à la réalité profonde de l’être. Toute la société se construit sur ce malentendu. D’où d’innombrables décalages, problèmes d’identité etc. La question qui n’est pas exactement celle, plus ancienne, de l’inné et de l’acquis, a agité les universités américaines sous la pression de groupes divers. Minoritaires d’abord, ces groupes –féministes, transgenres, lesbiens, gays et autres, rejoints par des minorités ethniques, ont fini par être reconnus et entendus par les instances traditionnelles. Leurs idées sont aujourd’hui largement présentes dans la société intellectuelle américaine et plus modestement répandues en Europe. Le mouvement #metoo a pu probablement se développer aussi rapidement grâce au terreau favorable du à cette théorie. Maggie Nelson est, si je l’ai bien comprise, une héritière, une « enfant » de cette génération militante qu’on nomme les « Queer studies ». Elle en est issue, mais elle vient après, ce qui lui permet de prendre ses distances avec la radicalité d’une théorie, fondée sur la révolte contre le machisme. Ce machisme increvable qui domine partout, y compris dans les cercles intellectuels. Dans son livre, Maggie Nelson va donc casser les « genres », dans tous les sens du terme. Elle fait alterner des petits paragraphes distincts qui traitent de questions philosophiques et sociales avec d’autres qui racontent des moments d’intimité personnelle. Puis elle brouille les pistes et entremêle les deux. Mélange d’autofiction et de réflexions théoriques, elle appelle ça autothéorie.

On comprend vite qu’elle vit avec une femme en train de se transformer en homme à grands coups d’hormones, devenant le metteur en scène Harry Dodge. Celui-ci/celle-ci s’arrache à son identité de femme dont il/elle ne veut plus, sans pourtant se reconnaître dans cet homme qu’il/elle est en train de devenir. « Je suis pas en chemin vers quoi que ce soit », répond-il/elle à ceux qui veulent le/la catégoriser comme transsexuel. Mais ce Harry est déjà mère d’un petit garçon de trois ans que Maggie regarde vivre avec une fibre maternelle forte qu’elle sent monter en elle, contre toutes ses convictions. D’autant plus que le père biologique du petit garçon lui renvoie une phrase qui la trouble beaucoup : « si tu veux jouer à la famille, trouve-toi quelqu’un d’autre ». Elle décide alors de faire elle-même un enfant par insémination artificielle. Ce sera Iggy. Dans la deuxième partie du livre, elle raconte avec des détails forts et précis son accouchement, expérience physique bouleversante, son allaitement mais aussi ses rapports amoureux avec Harry. Ainsi que leurs pratiques sexuelles « queer », fist-fucking par exemple.

Comme dans le livre de  Roland Barthes, « Fragments d’un discours amoureux » (1977) qu’elle cite souvent, le texte est légèrement décalé vers la droite pour laisser un espace à gauche de la page, où les références philosophiques sont rappelées. Wittgenstein, Deleuze, Foucault, Derrida, toute la « french theory » qui a influencé les universités américaines, et leurs émules comme Judith Butler, Dodie Bellamy, William James etc. Maggie Nelson a écrit une thèse intitulée « La performance de l’intimité » et c’est effectivement cette « performance de  l’intimité » qu’elle met en pratique dans ces « Argonautes ».

Qu’ai-je vraiment pensé de ce livre ? Le mot « queer » impose le bizarre et s’annonce comme tel ; le type de bizarrerie qu’on trouve chez Jean Genet. Il s’agit de raconter dans une langue poétique, élaborée et si possible connotée, une vie sciemment et volontairement provocatrice. Mais pour se sentir atypique, Maggie Nelson présuppose une normalité à laquelle elle se confronte, tout en définissant comme tout aussi « normal » ce qu’elle vit. Il faut admettre le postulat. Seulement, si vous n’avez pas grandi sous la coupe du schéma social des soap-opéras américains et des rêves de mariages prince/bergère, en un mot si, post-soixante-huitard français vous avez fait ce chemin depuis longtemps, vous avez du mal à trouver bizarre ce texte et vous pensez avec nostalgie aux perversions subtilement narrées par Proust dans Sodome et Gomorrhe.

Reste la question pour moi, la plus anecdotique : quelle postérité pour toutes ces théories, que ce soit la french theory déjà citée, le post-féminisme, la théorie du genre nouvelle génération ?  « Se prélasser dans la position punk „no future“ ne suffira pas, écrit Maggie Nelson. Il faut convaincre et émouvoir. C’est un appel à l’empathie, avec comme substrat cette leçon plus générale de la philosophie : l’identité est changeante par nature, elle est fluide ».  En ce sens, l’identité intéresse moins Maggie Nelson qu’une certaine manière d’être au monde.

« Je n’opposais pas le mot performance à celui de réel, dit-elle dans un entretien à France Culture, je n’avais jamais été intéressée par aucune sorte de simulacre. Bien sûr, il existe des gens qui performent l’intimité de façon frauduleuse, narcissique, dangereuse ou inquiétante, mais ce n’était pas le genre de performance que je visais, ni le genre que je vise aujourd’hui. Je vise une écriture qui dramatise les façons dont nous sommes pour un autre ou grâce à un autre (référence à Judith Butler), et pas seulement dans certaines circonstances, mais dès le début et pour toujours. »

« J’ai arrêté de penser avec suffisance : Absolument tout ce qui peut être pensé peut être exprimé clairement (Ludwig Wittgenstein) et j’ai recommencé à me demander : est-ce que tout peut être pensé ? »

Le titre du livre, « Les Argonautes » fait référence à Roland Barthes. Dans son livre,  « Roland Barthes par Roland Barthes » (1975) l’écrivain français  y compare celui qui emploie la formule « Je t’aime » à l’Argonaute renouvelant l’Argo, son vaisseau, pièce à pièce pendant son voyage, sans en changer le nom. Comme Barthes, Maggie Nelson en déduit sa définition de l’amour. Vous en changez toutes les pièces, il reste lui-même. On peut ajouter que Roland Barthes était un excellent pianiste et qu’il aimait lancer des pistes de réflexion sans nécessairement les approfondir : largo c’est aussi la forme musicale qui « ouvre sur le grand large ».

Dans la « lettre de Lord Chandos », Hugo von Hofmannsthal fait prendre conscience à son héros de l’insuffisance des mots pour appréhender la réalité. On est en 1902 et tout le 20ème siècle va affronter, à sa suite, cette question qui  le désespère, lui, poète de 26 ans. Certains  exégètes font dater de ce texte l’acte de naissance d’une littérature nouvelle, celle qui cherche à transcender des limites dont elle prend consciente. Mais on peut aussi avancer que cette prise de conscience n’était déjà pas nouvelle. D’une certaine manière, Hofmannsthal le dit aussi, cette quête d’une langue impossible est l’essence même de la poésie. « Les mots ne sont pas de ce monde » est la formule qu’il emploie. Mes professeurs me présentaient Lord Chandos, comme précurseur de l’existentialisme sartrien. Aujourd’hui, j’y vois naitre deux courants. L’un engendre des poètes comme René Char ou Michel Deguy, chez lesquels poésie et philosophie du langage se confondent. L’autre est le fait des disséqueurs structuralistes de la langue, à savoir Roland Barthes et ses disciples.

Maggie Nelson est à la croisée de ces deux courants. Ce livre est une immense déclaration d’amour : « Tu as crevé ma solitude », écrit-elle à Harry/Wendy Dodge. Et cet amour devient aussitôt une famille par le pouvoir de l’enfant de Harry, un garçon et du second garçon, Iggy, dont la venue au monde est racontée dans des pages magnifiques.

Ainsi, bien au-delà d’un manifeste purement post-moderne, queer ou quelque soit l’étiquette qu’on veuille lui coller, ce livre se situe dans une postérité littéraire plus large, universelle, qui parle pour elle-même. « Les gens sont différents les uns des autres. Malheureusement, poursuit Maggie Nelson, c’est une vérité presque toujours gommée dans le processus qui fait d’une personne un porte-parole. »

Si l’on veut être entendu il nous faut réapprendre à parler pour nous-mêmes.

 

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