Confinement sans frontières 52

Hannah Arendt

Hannah Arendt (1906-1975) est le sujet d’étude d’une jeune élève allemande qui a participé au débat franco-allemand organisé en ligne le 8 mai par Elke Jeanrond-Premauer à partir du Château d’Orion. Il y était question de Gurs, le camp d’enfermement béarnais, dont l’histoire nous a été rappelée par Claude Lahari. A ceux qui la connaissent mal –ou pas du tout- je conseille d’écouter son intervention dans ce passionnant débat.

https://youtu.be/BSESnOWGw3o

On sait qu’Hannah Arendt a été internée à Gurs, d’où elle réussit à s’enfuir au moment de l’armistice pour gagner Marseille et rejoindre les Etats-Unis. En 2014 un séminaire qui lui était consacré au Château d’Orion était accompagné de la projection du film sur sa vie de Margarethe von Trotta, avec Barbara Sukowa au cinéma de Salies.

Cet hiver, j’ai présenté aux auditeurs de l’Université de Pau un livre qui m’a passionné « Le musée imaginaire d’Hannah Arendt » (Stock, 2011). L’auteure, Bérénice Levet y analyse les rapports que la philosophe entretient avec l’art et, au delà, repose la question récurrente – j’allais écrire éternelle- de l’artiste avec la création. Je m’étais surtout concentré sur la Bethsabée de Rembrandt qui a fasciné Hannah Arendt, mais il est aussi question de musique (notamment le Messie de Händel) dans ce livre, et de littérature. Hannah Arendt est une lectrice éclairante. Elle vous fait comprendre Faulkner, Kafka et surtout Karen Blixen, sa préférée, mieux que quiconque.

Un de mes livres favori est le « Dictionnaire amoureux de l’humour juif » de l’écrivain-éditeur Adam Biro. J’ai connu son auteur autrefois quand il était directeur des Editions Filipacchi où j’étais grouillot, nègre, retapeur de titres et de textes, touche-à-tout dans diverses revues du groupe de presse, en particulier Playboy qui semblait alors le comble de la modernité. On y interviewait les grandes féministes comme Germaine Greer, auteur culte de « La femme eunuque » (1970), livre référence de la naissance du féminisme. J’écrivais sur cette dame et quelques autres ; j’ai fait aussi un long entretien avec Gisèle Halimi dans le magazine Lui. Autre temps, autre histoire. Aujourd’hui Germaine Greer attaque Meghan Markle sur les réseaux sociaux. L’actrice/princesse se fout comme de sa première poupée Barbie, d’être traitée par une vieille féministe démodée, de bergère insincère qui ne rêve de prince que par ambition. Meghan Markle n’a plus besoin de poser dans Playboy pour exister. Adam Biro quant à lui, publiait surtout des livres d’art sur les auteurs qui intéressaient Daniel Filipacchi, collectionneur compulsif. Les deux hommes avaient les mêmes goûts, ça tombait bien : le surréalisme, le mouvement dada, l’école française et l’hyperréalisme alors à la mode. En 1977 je devais écrire un livre pour lui sur le Tour de France que je venais de suivre mais je ne l’ai pas fait. Honte à moi. Les raisons de ce non-acte sont nombreuses, pas toutes dues à moi, ni à Adam Biro d’ailleurs. Elles seraient ennuyeuses à raconter et j’ai assez digressé.

J’en viens au sujet du jour. Dans ce Dictionnaire amoureux de l’humour juif, Adam Biro cite Hannah Arendt, non pour son humour, pas si célèbre que ça, ni pour les grands livres qui l’ont rendue célèbre ou pour sa correspondance passionnante, ni pour le procès d’Eichmann où elle formule le concept de « banalité du mal » entré dans le langage commun, ni pour son passage à Gurs. Il ne s’intéresse pas non plus aux nombreuses critiques contre Hannah Arendt, que l’on retrouve particulièrement présentes dans la notice Wikipédia qui lui est consacrée (d’une manière, à mon sens totalement injustifiée ; on sent que celui ou ceux qui ont rédigé cette notice étaient des amis de son détracteur principal, l’historien Ian Kershaw). Non, ce qui plait à Adam Biro chez Hannah Arendt, c’est la poésie. Je me suis donc procuré le recueil qui les rassemble,  « Heureux celui qui n’a pas de patrie » (sous-titré : « Poèmes de pensée ») paru chez Payot en 2015. Les poèmes sont tous écrits en allemand, la langue maternelle d’Hannah Arendt (on sait qu’elle a écrit ses grands textes de pensée en anglais) et ils courent de 1924 à 1961, au moment du procès Eichmann. Ils sont publiés en bilingue, allemand et français face à face. Adam Biro s’intéresse à ce texte, pour ses qualités poétiques mais aussi pour ces questions de passage d’une langue à l’autre dans l’identité juive. Le Juif, dit-il, c’est aussi celui qui peut écrire dans la langue de l’autre mais qui dit l’intime dans la sienne. Voici un de ces poèmes, écrit aux Etats-Unis dans les années 50, dans la traduction de François Mathieu.

La tristesse est comme une lumière dans le cœur allumée,

L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.

Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil

Pour, traversant la longue et vaste nuit, comme des ombres nous retrouver chez nous.

La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.

Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves.

Et en langue allemande:

Die Traurigkeit ist wie ein Licht im Herzen angezündet,

Die Dunkelheit ist wie ein Schein, der unsere Nacht ergründet. 

Wir brauchen nur das kleine Licht der Trauer zu entzünden,

Um durch die lange weite Nacht wie Schatten heimzufinden.

Beleuchtet ist der Wald, die Stadt, die Strasse und der Baum.

Wohl dem, der keine Heimat hat; er sieht sie noch im Traum.

 

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