Confinement sans frontières 53

Retour à la Terre natale (Jean Clair)

De bonnes raisons de dire du mal d’un livre : sa façon (cette phrase copie Montaigne) ! Quand le livre est bâclé, approximatif, raté, simplement raté, quand la manière n’est pas à la hauteur de l’ambition, quand l’auteur se pastiche, quand le propos n’est pas tenu ! (phrase suspendue à la Céline). Avec un peu d’expérience et de bons modèles, on s’en rend vite compte. De mauvaises raisons, c’est quand le contenu ne vous plait pas. Pfff, se dit-on in petto, c’est pas possible d’écrire ça ! Il a pété un câble ?

Certains livres vont d’un côté à l’autre, balancent, oscillent et vous avec, sur la même barque -dans la tempête des mots, pour s’exprimer comme Victor Hugo. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais j’ai déjà utilisé trois fois le point d’exclamation ! -quatre maintenant. Céline en aurait mis douze, cinq points de suspension, deux in petto et six pfff. En bref, si je n’aime pas Céline, c’est que son style me fatigue, même s’il utilise moins de « c’est que » que je ne viens de le faire ou que Madame de Lafayette qui les adorait. Là, il lancerait une petite pique à l’usage des intellos pour rappeler que Lafayette ce sont surtout des galeries !

J’éprouve en lisant « Terre Natale » de Jean Clair (Gallimard, 2019) des sentiments contradictoires à la façon de ce que je viens d’écrire. Jouissance et désolation, alternativement ! Ou ensemble, ce qui devrait m’alerter sur ma tendance au masochisme. J’aime lire Jean Clair, je rate rarement ses nombreux livres. J’ai rencontré son travail pour la première fois en 1986, quand il était commissaire de l’exposition « Vienne : Naissance d’un siècle 1880-1938 » dont le catalogue exceptionnel « L’Apocalypse joyeuse » a fait les beaux jours de ma bibliothèque jusqu’à ce que mon ex-femme en fasse cadeau à un artiste allemand de passage (dans sa vie) qui ne pouvait même pas le lire. Aujourd’hui ce catalogue vaut si cher sur internet, que je ne peux même pas rêver de me le racheter. Historien d’art, Jean Clair, qui a commencé avec Marcel Duchamp, a su très vite faire la part entre les imposteurs et les artistes. Ses livres ont dérangé – de « Considérations sur l’état des Beaux-Arts » en 83, jusqu’à « Hubris » (la fabrique du monstre dans l’art moderne) en 2012 en passant par  « Malaise dans les Musées » -2007, époque où j’étais au Louvre qu’il critiquait vertement. Et bien d’autres que je ne vais pas tous citer – son édition de la correspondance Matisse-Bonnard (Gallimard, 1991), par exemple est un de mes livres de chevet –j’ai un grand chevet, dit-il quelque part, lui aussi. Je ne parlerai pas de sa direction du Musée Picasso (jusqu’en 2005) mais son exposition sur la Mélancolie au Grand Palais en 2005, m’avait fasciné et même si j’avais trouvé, à l’époque, qu’on ne peut pas réduire les œuvres montrées à de la « mélancolie », j’en garde, 15 ans plus tard, un souvenir ébloui. L’année dernière la visite de son exposition sur « Freud » au Musée d’art et d’Histoire du Judaïsme, était un modèle d’intelligence et d’érudition discrète sur un sujet casse-gueule. Parallèlement à ce travail public, Jean Clair, alias Gérard Regnault, est un diariste compulsif dont la première parution sous le titre « Journal d’un atrabilaire » (Gallimard, 2006) donne immédiatement le ton. C’est ce Jean Clair là que je viens de lire. Enième suite de son journal de plus en plus atrabilaire, cette « Terre natale » s’achève en avril 19 par l’évocation de l’incendie de Notre-Dame.

Jean Clair, né de parents paysans en Mayenne en 1940, couvert d’honneur (il est Académicien), de reconnaissance et d’admirateurs, est en colère contre l’état du monde et l’inconséquence des hommes. Il s’en prend à tout et à tous. A l’art bien sûr, au politique, aux tics contemporains et aux mœurs qui ont perdu toute référence et toute raison. Mais surtout au monde agricole d’où il vient et qui a perdu la tête : massacre des sols, productivité mortifère, destruction abusive des équilibres ancestraux. Il pense à ses grands-parents, à ses parents, à leur ferme avec une nostalgie d’autant plus douloureuse, que l’alternative contemporaine est tragique pour le futur de la terre et des hommes. Même si, dit-il, les fins de mois étaient difficiles, ce qui se passe aujourd’hui dans les campagnes est bien pire. « La terre est devenue inhabitable. Cette terre qu’avaient cultivée mes parents, meuble et féconde, diverse et neuve, est devenue jachères, terrains vagues, déserts ; des décharges partout et, de village en village, tous les lieux dits sont devenus lieux d’aisances… Je rêve de quitter cette terre pour apaiser ma paranoïa. » C’est cette colère inattendue chez un homme de cette culture, de cette science, et nécessaire pourtant, qui parfois m’a fait, à mon tour, broyer du noir. Pas une lueur d’espoir, pas une lumière dans ce texte – au demeurant magnifique- qui se termine avec une dernière charge contre ses collègues conservateurs, devenus « curateurs » (à l’anglaise) qui invitent Beyoncé à animer leurs expositions, voyoucratie des plaisirs. Il avait commencé avec ces mots : « Chassé, je me suis mis à la porte. Pour quelle faute dont je ne sais rien ? Depuis je grelotte, j’ai froid et je voudrais rentrer, dormir, comme le faisaient sous la couette, autrefois, mes ancêtres, quand l’hiver était arrivé. »

Winter is coming, le slogan de la série Game of thrones.

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