Confinement sans frontières 56

Le « Retour » en Espagne de Pierre Assouline

Il y a 35 ans, début 85 précisément, je corrigeai les épreuves d’un livre que j’avais fait sur Vienne et Venise. Travail pénible et long, je trouvais des fautes à toutes les lignes. Henri Dougier, l’éditeur, directeur des éditions Autrement, m’avait installé à une grande table où d’autres gens concentrés sur d’autres textes, travaillaient dans un silence quasi religieux. En fin de matinée Henri arriva avec un bonhomme à la chevelure et au physique impressionnants. Ca va, ça va, dit cet homme d’un ton excédé, je vais te le faire ton livre ! Il s’installa en face de moi, ouvrit un cahier vierge et commença à écrire. Quelques heures plus tard, tandis que je finissais laborieusement mes corrections, il ferma le cahier qu’il avait rempli et le tendit à Henri Dougier avec un « voilà ! » tonitruant. 80 pages manuscrites qui allaient faire la moitié du livre « Juif et Juif »  (sous-titré Ashkénazes et Sépharades – orthographe respectée) dont la parution était prévue la semaine suivante. C’était Alexandre Adler. Il avait rédigé en quelques heures la moitié ashkénaze du livre dont Bernard Cohen avec écrit la moitié sépharade depuis longtemps. Sa grande astuce, que sa puissance de travail hors du commun permettait, avait été d’oublier le sujet des Ashkénazes pour discourir sur les Sépharades d’un point de vue ashkénaze. Ce qui fait que le livre, si vous le trouvez, vous verrez, ne traite quasiment que des juifs d’Afrique du nord. C’est le contraire qui se produit dans « le dictionnaire amoureux de l’humour juif » que j’ai déjà cité. A l’article « Afrique du nord », Adam Biro (Juif venu de Hongrie) ne parle, finalement que des Juifs d’Europe de l’est.

Le mot « Séfarad », orthographe qu’utilise Pierre Assouline dans son livre « Retour à Séfarad », désigne à l’origine l’Espagne. En 1492, les nombreux Juifs qui vivent en Espagne  (et refusant le baptême) sont expulsés par un décret d’Isabelle la Catholique, influencée par Torquemada, le grand inquisiteur. Les musulmans ne seront expulsés que 10 ans plus tard. Je ne vais pas revenir sur cette histoire tragique, que je ne rappelle ici que pour parler du livre de Pierre Assouline qui en est la conséquence lointaine mais directe. Depuis 2015, une loi espagnole accorde la citoyenneté à l’ensemble des Séfarades du monde entier qui descendent des Juifs expulsés cinq cent trente ans plus tôt. Pierre Assouline décide alors de demander cette nationalité, pour des raisons purement symboliques. En nous racontant cette « quête des origines » il part à la recherche de l’Espagne historique et contemporaine. C’est amusant, déroutant, tragique parfois et habilement conçu à la manière d’un Cervantès moderne, faisant de lui-même avec l’ironie nécessaire, un don Quichotte d’aujourd’hui. Pourquoi ce personnage dont on dit que l’auteur était un marrane – un de ces Juifs en cachette, faussement convertis, que l’inquisition poursuivait de sa haine farouche ? Parce qu’au cours de sa route espagnole, Pierre Assouline se rend compte abasourdi que le décret de 1492 n’a toujours pas été aboli. Alors, il demande instamment au roi de s’y résoudre et de désavouer Isabelle la Catholique ! N’est-ce pas effectivement se battre contre des moulins à vent ?

J’ai aimé travailler avec Pierre Assouline. C’était au début des années 2000 à la Bibliothèque nationale. Depuis, je lis son blog, je suis ses enquêtes littéraires, ses biographies (Hergé, Simenon), ses préfaces qui sont précises et argumentées. Et j’aime surtout ses romans personnels. Comme « Retour à Séfarad », ses « Vies de Job » (Gallimard, 2011 et Folio) démarrent comme une enquête savante sur un personnage atypique de la Bible puis tournent à l’autobiographie.

Et toute autobiographie se doit d’être douloureuse pour son auteur, sinon à quoi bon ?

 

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