Confinement sans frontières 57

Le voyage d’hiver

Avant-hier il pleuvait et il faisait froid, temps d’hiver, saints de glace et toute cette sorte d’expressions qui font frissonner rien qu’à les prononcer. J’ai donc écouté le « Voyage d’hiver » de Schubert, cycle musical de circonstance. Il en existe plus de cent interprétations qu’on trouve facilement sur internet, une des musiques les plus enregistrées. A lui seul Dietrich Fischer-Dieskau (1925-2012) en a enregistré cinq versions, une tous les huit ans. Ce sont 24 Lieder pour piano et ténor, composés par Franz Schubert (qui en a réarrangé l’ordre) à partir de poèmes de Wilhelm Müller. On est en 1827 et Schubert mourra l’année suivante à 31 ans. Un sentiment tragique imprègne tout le cycle qui est écrit presqu’exclusivement en mode mineur. Si vous envisagez le suicide un jour de pluie, c’est parfait. J’ai écouté la version du baryton Mathias Görne avec Christoph Eschenbach au piano, juste admirable. On trouve aussi sur youtube une version que je ne connaissais pas, par Thomas Quasthoff accompagné au piano par Daniel Barenboim. Ecoutez là et regardez là, s’il vous plaît, en particulier le dernier lied, der Leiermann (le joueur de vielle). Je n’ai pas souvent ressenti une telle émotion dans ma vie.

https://www.youtube.com/watch?v=pze4NxCOjg0

Du coup, j’ai repensé à l’hiver 88. Je suis à Montréal pour écrire une série de télévision avec Jean-Paul L. coscénariste québécois. Coproduction où les avis des producteurs français et canadiens divergent tant, que le résultat sera catastrophique. Ce n’est pas mon propos du jour. Par chance, Jean-Paul et moi nous nous entendons bien et sommes d’accord sur l’essentiel. Pour mieux travailler, à l’abri des productions, il me propose d’aller dans un chalet qu’il possède au bord d’un lac, à environ 1000 miles plein nord. Tout est gelé paysage d’hiver absolu pendant 15 heures de route à 80 miles par heure, vitesse réglementaire. Un vrai voyage d’hiver.

Dans le chalet tout va bien à part la cigarette de Jean-Paul qui m’enfume mais on est chez lui. Je m’aère chaque jour en me promenant sur le lac gelé et dans la forêt qui le jouxte. Le soir vers cinq heures nous descendons jusqu’au village pour dîner dans l’unique pub-bar-auberge-restaurant-dépanneur où toute la communauté se retrouve. Jean-Paul y est bien connu et son physique de bucheron est dans le ton. En revanche, malgré mon anorak Canada-Goose, j’ai l’air terriblement français et j’ai droit à quelques plaisanteries sur mon accent et ma frivolité congénitale qui font rire la compagnie. Nous travaillons le matin puis je pars me promener vers une heure, pour profiter des moments où il y a un peu de lumière et où il ne fait que moins vingt degrés. A trois heures la nuit tombe et elle tombe vite. Au bout de quelques jours, une chienne qui dormait sous un abri de bois prend l’habitude de m’accompagner. Elle tourne autour de moi joyeusement, me mordille les gants et prend mon pas. Je traverse généralement le lac, ce qui doit faire deux bons kilomètres et je m’aventure dans la forêt. La chienne va et vient, de moi à je ne sais pas où, sautant et glissant sur la neige durcie, comme je le fais moi-même. J’aime cette promenade dans le blanc glacé où le monde est sans  écho. On n’entend que les corbeaux qui sont restés pour mourir. C’est ce qu’on m’a raconté au pub. Les très vieux corbeaux n’ont plus la force de descendre au sud pour l’hiver et ils restent là, en attendant la mort. Leur croassement fatigué répond au sifflement du vent dans les grands sapins. Tout le reste est silence. Emmitouflé, le nez rouge et les sourcils couverts de givre, je me sens bien, en harmonie avec le paysage.

Un jour, plongé dans une méditation béate et inconsciente, j’oublie le temps qui passe et ne vois pas la nuit tomber. Je ne sais pas du tout où je suis. Le seul repère que j’utilise normalement pour rentrer, ce sont mes traces sur la croute de neige, mais je ne les vois pas. J’ai marché plus d’une heure, je n’ai aucun moyen de prévenir et, pour peu que Jean-Paul s’inquiète, me retrouver dans la forêt est quasiment impossible. Apparemment la chienne a compris ce qui m’arrive et elle tourne autour de moi, inquiète. Je la distingue à peine et je me penche vers elle, ce que je ne faisais jamais. Elle me montre les dents avec une espèce de grognement inquiétant. Je suis perdu, lui dis-je, elle n’a pas l’air de comprendre. Je suis lost dis-je en imitant autant que possible l’accent québécois. Elle part comme une flèche, j’espère qu’elle rentre et j’essaye de la suivre au bruit qu’elle fait, aux crissements sur le sol. Je m’en veux, je me dis que je suis vraiment stupide, je pense à Jack London et à toutes ses histoires du Grand-Nord, à la nouvelle « Faire un feu » où l’homme meurt de ne pas croire son chien. Maintenant la chienne m’attend, elle reste presque collée à moi mais grogne si j’essaye de la toucher. Pas de familiarité, svp ! Je regarde le ciel étoilé qui apparaît entre les grands arbres et donne un peu de clarté, mais je ne reconnais rien. Je me promets, si j’en sors, d’apprendre à lire les étoiles. Ca va trop vite, je suis plutôt sportif, mais je souffle comme un bœuf. On marche ainsi une bonne demi-heure. Soudain la chienne s’arrête, aux aguets. J’ai l’impression d’apercevoir une grande lumière et comme un ronflement. Nous marchons encore quelques minutes, le bruit et la lumière sont de plus en plus présents. Je sens l’inquiétude de la chienne. Est-ce qu’on serait arrivé à un village que je ne connaitrais pas ?  La chienne court loin devant moi. Non, c’est bien le lac. Elle m’a ramené au lac ! Et sur le lac, deux 4×4 avec des phares plein pot sur le toit qui éclairent dans la direction de la chienne ! Et des hommes avec des fusils qui la braquent ! Ils vont la tuer. Je cours avec mes dernières forces et je crie : non,  non, ne tirez pas ! Ne la tuez pas, elle m’a sauvé la vie ! Ils me voient et baissent leurs armes. Déçus ou soulagés, je ne sais pas. Je vais vers la chienne, mais elle part en courant vers la forêt.

Je me sens épuisé, coupable, idiot. Ils sont quatre ou cinq gaillards bâtis pour lancer des troncs d’arbres qui regardent hilares le petit Français inconscient. La chienne m’a sauvé, dis-je, c’est elle qui m’a ramené.

– Quelle chienne, demande Jean-Paul ?

– Ben celle-là qui vient de filer !

-C’est pas une chienne mon gars, dit un des bucherons, c’est une louve. Elle traine par là souvent, ses petits ont été tués et elle est dangereuse.

Je ne l’ai jamais revue.

 

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