Confinement sans frontières 58

Syndrome du nous

Encore une série américaine. Elles ont envahi les écrans, payants ou non. Depuis des années, meurtres à la chaine. C’est le cas de le dire. Si on en croit le prime-time, les Etats-Unis sont un pays de tueurs psychopathes et de détectives surdoués. L’assassin guette et le héros n’entre pas dans un lieu inconnu sans brandir son arme bras tendu, avec un mouvement de rotation du corps et de la tête dans toutes les directions suspectes. Puis il résout. (Dans le genre, les Scandinaves tuent bien et résolvent bien, eux aussi, et les tourments de leurs héros récurrents sont plus sombres encore et plus compliqués). Il y a aussi la série politico-policière. Les assassinats y sont commis par des professionnels du crime pour ourdir de sombres machinations au sommet de l’Etat. En général pour cacher un secret dont la révélation coûterait son pouvoir à un ambitieux, une ambitieuse sans scrupules. Plus récemment, il faut bien se renouveler, les scénaristes ont mélangé ces ingrédients de base en y ajoutant des obsessions anciennes: l’usage immodéré des armes, le décalage dans un temps imaginaire, l’obsession de l’évasion d’une prison haute-sécurité, l’infidélité comme faute impardonnable, des assassins maladroits, l’irruption de l’irrationnel, esprits qui rodent, vampires qui trainent, mentalistes qui comprennent au premier coup d’œil, ombres incertaines de méchants surdoués qui planent sur tous les épisodes jusqu’à une résolution après trois saisons éprouvantes.

Il y a, bien entendu, les séries comico-sentimentales qui se moquent de tout ça, soap-opéras pimentés d’humour newyorkais. Excellentes à regarder en version originale pour se rendre compte qu’on comprend très mal l’anglais. Passons sur les séries qui se déroulent dans des milieux minoritaires spécifiquement désignés comme tels. Elles sont comme les autres sur fond de normalité minoritaire. Je schématise. Il y a quelques ovnis, grâce soit rendue à l’imagination des scénaristes américains. Par exemple le génial « In treatment » (en analyse) ou Hatufim, extraordinaire série israélienne qui a inspiré Homeland (moins bien).

Une nouvelle génération de séries a envahi les écrans américains depuis cinq ou six ans et les nôtres depuis deux ou trois, grâce à Netflix et autres Disney. Depuis quelques semaines M6 nous propose le jeudi soir deux séries américaines à la suite, titres en anglais dont l’une semble une parodie ironique de l’autre, « This is us » et « Why women kill » -dont le titre original est en fait « Love », oui !

« This is us » : c’est nous ! Ce nous qu’on voudrait pouvoir prononcer : toi et moi pensons pareil ! Nous, unis dans ce nous qui dit tout. Nous n’aimons pas l’opéra, nous aimons nous promener au clair de lune et le civet de lapin. Deux époques racontées en même temps. Un couple aimant avec ses trois enfants et quelques années plus tard ces mêmes trois enfants confrontés à leurs vies amoureuses et familiales. Pas de crimes, pas de complots, juste les tragédies et les joies habituelles sur fond de mode de vie américain. C’est drôle, bien écrit, addictif, on croit aux personnages. Reste un malaise persistant quant au sujet lui-même : c’est quoi ce « nous » qu’on propose comme une fin en soi, comme un achèvement, un accomplissement ! La famille, but ultime de la culture américaine ? De la culture occidentale ? Ce qui gêne c’est que ce « nous » se résume à un tout petit « nous » familial, excluant et exclusif ! Vieux débat dont on se rappelle les échos politiques rétrécissant : plutôt mon pays que le monde, plutôt mon village que mon pays, plutôt mon voisin que mon village, et plutôt mon frère que mon voisin ! Le paradoxe c’est que cette culture nous semble aussi être celle de l’obsession du « je », de « l’ego » hypertrophié !

« Why women kill » parodie avec humour et dérision cette obsession du « nous » en la transposant dans trois époques : 1963, 1984 et 2019 (date de sortie aux USA). Une maison fait le point de liaison entre ces trois moments. Années 60 : un couple banal habite cette maison. Tous les clichés de l’époque, l’homme travaille, la femme reste à la maison. Il la trompe, elle le découvre. Il a brisé l’idéal du couple. Elle va se venger, elle achète une arme. Le dixième et dernier épisode (jeudi) nous donnera la solution. Gageons que ce ne sera pas celle qu’on attend. J’ai ma petite idée. Feydeau disait que le génie c’est de surprendre avec ce qu’on attend. Ici, les scénaristes sont vraiment habiles. Années 1984 : années du Sida, mais aussi années de l’obsession du paraître. Une femme d’une bonne quarantaine d’années apprend que son mari est gay, qu’il a le sida. Elle-même couche avec le fils (18 ans) de sa meilleure amie. Tout cela ne serait pas grave si ça ne se savait pas ! Mais ça se sait ! Meurtre prévisible à la clé, mais lequel ? Réponse jeudi ! Enfin en 2019, il s’agit d’un « trouple », un homme vit avec deux femmes dans cette même maison ! Situation bien contemporaine, habilement justifiée. Le « nous » est-il encore possible dans ce cas ? Pourquoi les femmes tuent-elles ? Pistes brouillées encore une fois ! Attendons jeudi pour la résolution de ces trois mariages bien de leur temps.

 

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