Confinement sans frontières 59

Mariages – épisode 1 – Le tatoueur

Trois ans de mariages, c’est suffisant pour en avoir fait le tour. Je veux dire trois ans à marier les gens. C’est ce que j’ai fait comme maire adjoint. Trois années à marier toutes sortes de couples ! Au premier mariage, la responsable de l’Etat civil m’avait prévenu : c’est un tatoueur. C’était aussi une tatouée. Le très jeune tatoueur épousait une de ses œuvres. Une femme plus âgée que lui, couverte de tatouages. Sous sa robe très ajourée et décolletée les figures en couleur les plus variées sortaient de partout. Il y avait quelque chose d’incongru entre cette robe blanche de mariée très classique et ces volutes d’images nées d’un cauchemar psychédélique japonais. Elle avait l’air très contente et très à l’aise contrairement à son futur époux, intimidé dans son costume sombre, sa chemise grise et sa cravate trop serrée. Une boucle d’oreille, une houppette gominée et un anneau dessiné à l’annulaire gauche lui donnaient un petit genre canaille. Les familles semblaient s’ignorer. Deux groupes distincts s’étaient formés, chacun derrière son membre. Du côté de la femme, on venait visiblement de la campagne, on s’était endimanché, les hommes un peu rouges se dandinaient gênés et restaient en arrière et les femmes serraient leur sac à mains contre elles. Les enfants s’agitaient en regardant partout la salle du conseil et les décors intimidants des années 30. Côté homme ça fleurait la bourgeoisie excédée. On tentait de faire face, désolé de la mésalliance. Mais comment pouvait-il en être autrement avec un rejeton qui avait tourné tatoueur ? Evidente catastrophe sociale ! On regardait le plafond en attendant que ça se passe.

Je tentais un petit discours sur le sens du tatouage dans l’histoire et la préhistoire. La première expression artistique humaine, ce genre de choses. La grande aventure de la création commencée là, sur la peau. Une exposition au Musée du Quai Branly « Tatoueurs et tatoués » venait de s’achever et par chance, je l’avais visitée. Je résumais une visite guidée, sur un ton vaguement lyrique avec quelques références culturelles et même, disons le mot, civilisationnelles. Les mariés sous mon nez – c’est fou ce que les mariés sont proches du maire- s’agitaient dans leurs grands fauteuils et un léger brouhaha se fit dans la salle. J’abrégeais, expédiais la suite et faisais signer mariés et témoins non tatoués. C’était fini. Je rangeais les papiers avec l’aide de la responsable de l’état civil, tandis que la salle se vidait. Un homme d’une cinquantaine d’années, élégant, sûr de lui, s’approcha vivement de moi, l’air terriblement sérieux, comme s’il venait de se décider. J’eus un frisson d’inquiétude. « Je suis le père du marié me dit-il, en me tendant la main. Merci monsieur le maire, vous m’avez réconcilié avec mon fils. »

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