Confinement sans frontières 60

Mariages – épisode 2 – La position du maire debout au moment du oui

Mairie, salle des mariages. Je suis maire adjoint, je marie. Entrez, asseyez-vous, levez-vous, maintenant vous pouvez vous asseoir. Assis, debout. Il y a des places assises, ne restez pas dans le fond, les photographes peuvent venir derrière la table, les témoins avec les futurs mariés, à côté. Levez-vous. Non, pas les futurs époux. A l’Eglise les invités sont plus dociles. Les sœurs sont décolletées, les robes trop petites, le corps sort par toutes les ouvertures, les coutures tremblent, les bras boudinés, les seins explosent, la traine encombre, on se penche pour dégager la robe trop ample pour les chaises, tout un monde de femmes. Les témoins femmes sourient, les témoins hommes baissent la tête. A chaque mariage je me dis que le mariage est une cérémonie de femmes, par les femmes, pour les femmes. Les hommes ne sont que des figurants engoncés, des auxiliaires étranglés par les cravates trop serrées. Un père, parfois, résiste, tente de soutenir une position virile, le menton haut, une attitude de mâle ; un sentiment d’inanité le traverse vite : personne n’y croit.

Tout le monde est plus ou moins installé, j’y vais de mon discours. Dans le fond il y a ceux qui n’entendent rien mais considèrent qu’il n’y a rien à entendre. Ils ont hâte d’aller fumer leur cigarette sur le perron. Sortir au plus vite. Derrière moi, le Président de la République m’écoute, encadré dans sa photo dont les détails sont chargés de sens. Ceux qui s’ennuient le contemple. Quand le Président a changé, la nouvelle photo a mis du temps à venir et on a gardé l’ancienne. Mieux vaut un ex-Président que pas de président du tout. Un petit malin fait une remarque politique, un autre en rajoute. Ca fleure la polémique, les mariés s’inquiètent, j’oriente les regards vers la Marianne avec trois mots d’histoire sur son bonnet Phrygien qui calment les contestataires. J’embraye sur le sens du mariage civil, la question de l’engagement personnel qui devient engagement social. Avec ses contraintes. Petite leçon de morale barbante que les parents, les grands-parents approuvent du chef. Ca ne rigole pas, lit-on sur leurs visages : vous allez voir ce que vous allez voir, mes enfants, ce n’est pas le jour d’en parler, mais le mariage, toujours le même couplet, c’est pas Disneyland!

Je suis si près des impétrants que rien ne m’échappe, la sueur, les surcharges de maquillage, les ultimes interrogations en coin vers le témoin clé, le « et si je disais non » que je ressens si souvent, le cheveu soudain rebelle, l’épi qui se révolte, les bouclettes qui commencent à s’effondrer, la cravate desserrée, la médaille qu’on tripote, les doigts gonflés qui refusent l’alliance, on force, ça passe, il faut que ça passe. Parfois la famille s’attend à un discours personnel, pense que le maire va raconter la vie des mariés, la vie d’avant. Jusqu’au jour d’avant. Certains maires font ça. Je t’ai connue, Isabelle, permets-moi de t’appeler Isa encore une fois, comme quand tu es entrée au CP. Là, il se racle la gorge, j’étais un jeune instituteur… Grégoire je te confie Isa. Le maire regarde la jeune femme, le rimmel qui déborde, il se demande s’il se souvient d’elle. Les papiers prouvent qu’il l’a eue deux ans en classe, il y a maintenant vingt bonnes années mais comment se souvenir ? Le sourire craintif ne lui rappelle rien, ni cette tentative émouvante d’être belle dans sa robe blanche trop serrée et trop ample à la fois ; Isabelle a été une petite demoiselle invisible de six et sept ans que rien ne distinguait des autres. Aucun souvenir, il enchaine : je me souviens de ton joli sourire, le même qu’aujourd’hui. D’autres maires évitent ces pièges à mémoire qui font hocher les têtes de l’assemblée mais la mariée est jolie c’est son rôle et nul ne pense le contraire, surtout pas moi qui la regarde à quelques centimètres. Mais elle ne me voit pas.

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