Confinement sans frontières 63

Mariages – épisode 5 – Un parrainage civil

Parrainage civil. Ca s’appelle aussi baptême républicain. J’en ai fait un, ça sera aussi mon dernier. J’ignorais tout de ce rite. Avant de célébrer je suis donc allé voir au Journal officiel ce qu’il en était.

En 2013 la question de l’existence légale du baptême républicain et notamment de son éventuelle annulation a été posée au ministre de l’Intérieur par madame Marie-Jo Zimmermann, députée à l’Assemblée nationale. Dans sa question elle rappelait que ce baptême avait été instauré par un décret du 20 prairial an II (8 juin 1794). J’ai noté intégralement la réponse : « La pratique du baptême républicain ne se fonde sur aucun texte législatif ou réglementaire en vigueur. Elle n’est donc soumise à aucune condition quant à sa célébration et ne présente aucun caractère obligatoire pour le maire. Elle est l’expression pour les intéressés, parents, filleuls, parrains et marraines, d’un engagement moral d’ordre purement privé. N’étant pas un acte de l’état civil, le baptême républicain ne fait l’objet d’aucune mention dans les registres de l’état civil. Les documents que choisissent de délivrer certaines mairies n’ont donc qu’une valeur symbolique, de sorte qu’il n’est attaché aucune conséquence juridique à son éventuelle annulation ».

Dont acte. La petite ville dont j’étais un maire adjoint pratiquait ce baptême républicain depuis des années et la personne responsable de l’état civil me fournit même un très long texte que les municipalités se transmettaient depuis des générations et que j’étais censé lire. Célébrant généralement les mariages, j’avais accepté ce « parrainage » sans savoir et je décidais de tenir mon engagement, avec aussi, je l’avoue, une certaine curiosité. Qui pouvait vouloir un baptême républicain ? Et puis, un baptême religieux n’a pas non plus de valeur juridique et n’est inscrit sur aucun document légal.

J’enfilais mon écharpe et jetais un dernier œil sur le texte de six bonnes pages donné par la mairie. Fallait-il vraiment que je lise tout ça ? Un long éloge des valeurs républicaines rédigé dans la langue fleurie des instituteurs de la 3ème République, avec, au passage, des critiques anachroniques sur le baptême chrétien, des références locales au conflit entre protestants et catholiques que seule une pensée républicaine sincère pouvait permettre de dépasser. Que faire de ça ? J’allais à la porte de la mairie, encore incertain.

Un couple encore seul attend déjà. Un couple sans âge, un homme et une femme très gros en habits du dimanche. Ils semblent embarrassés par leur présence solitaire devant la porte de la mairie et ils viennent tout droit vers moi, « Nous sommes le parrain et la marraine, me dit la femme, est-ce que c’est bien le jour ? » L’homme la coupe : « On s’est trompé, tu vois bien qu’on s’est trompé de date ». Je leur tends la main : « Rassurez-vous, vous êtes à l’heure.  Les autres vont sûrement arriver très vite ». Je ne suis pas sûr de ce que je dis, mais ils sont soulagés, ne donnant pourtant toujours pas le sentiment de savoir pourquoi ils sont là. Nous attendons un moment en silence. Rien ne se passe. Je ne sais pas quoi dire. Je n’ai aucun autre document qu’un papier avec les noms des parents (noms différents) celui de l’enfant et celui de ce couple (même nom). Je commence à me demander si les parents de l’enfant à baptiser n’ont pas renoncé au dernier moment à leur entreprise.

Puis la mère arrive, une longue perche, aussi maigre que les autres sont gros, flottant dans une robe sans manche, très longue, imprimée de figures psychédéliques orange et jaune, rescapée des années 70. Pas un sourire : « Ah vous êtes déjà là ! Vous êtes en avance ! » Je décide d’intervenir pour les parrain-marraine: « Non, c’est vous qui êtes en retard, madame, le baptême était prévu il y a une demi-heure ». « Absolument pas. Votre employé a dû se tromper. J’ai bien précisé : 17h30 ! » Elle me regarde avec assurance, derrière de grosses lunettes aux bords rouges. Elle tourne la tête nerveusement vers le couple mais semble ne pas les voir, puis de nouveau vers moi et des mèches de ses longs cheveux noirs lui balayent le visage. Une image me traverse : elle prend une guitare et chante du Joan Baez en s’accompagnant. Je m’aperçois alors que trois pas derrière se tient une fillette d’une douzaine d’années. La femme voit mon regard et se tourne. « Voilà ma fille, dit-elle, Irène, viens ici ».

La fillette s’avance et, négligeant sa mère, va droit vers la future marraine qu’elle prend par la main.

– Si tout le monde est là, allons-y, dis-je en leur tournant le dos et en rentrant dans la mairie. Mais la mère court vers moi et me retient avec autorité par l’écharpe.

-Un instant, mes parents arrivent avec mes enfants !

– Il y a d’autres baptêmes ? Je n’ai rien de tel sur les papiers !
Elle commence à m’énerver et le sent.

– Non. C’est juste pour Irène ce baptême civil. Juste pour elle.

– Ils nous rejoindront, entrons.

Nous nous installons. D’autres gens arrivent petit à petit, sans plus de précision dans la constellation familiale, tous âgés sauf trois autres enfants plus jeunes, copies conformes de la fillette, visiblement la fratrie, deux garçons et une fille. Irène s’est assise sagement en lissant sa robe. Elle est très jolie, blonde, très blonde, les cheveux tirés, légère, aérienne, elle tient toujours la main de sa marraine qui, essoufflée, s’est installée à côté d’elle. Les trois autres enfants, plus jeunes restent en retrait. Ils ont le même charme léger et transparent que leur sœur. Je regarde alternativement la mère, assise maintenant de l’autre côté d’Irène et ses quatre enfants tombés du ciel. Il n’y a pas d’homme présent qui pourrait être le père ou du moins qui se signalerait comme tel.

La mère semble assumer seule ce qu’elle a appelé le baptême civil de sa fille. Déterminée, avec ses lunettes et sa robe longue de star, avec ses mèches brunes retenues maintenant par des barrettes, elle a décidé et elle agit. Qu’est-ce qui pousse cette femme sans homme présent, à imaginer pouvoir confier sa fille si éthérée à ce couple si terrien, si sympathique et malgré cela si peu rassurant ? Est-ce un choix de la fillette elle-même ? Qui est-elle, qui sont-ils ? Comment et pourquoi se sont-ils trouvés ?  Je ne le saurai pas. Il me faut maintenant lire ce discours plein de lyrisme républicain. Je me dis que la question n’est pas là et j’abrège.

 

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