Confinement sans frontières 64

Mariages – épisode 6 – Un mariage bio

Même dans un bourg de la campagne à 800 km de Paris et à 200 d’une grande ville, les paysans sont largement minoritaires mais ils gardent une place symbolique importante. On les respecte. J’en viens à Q. que je marie, aujourd’hui. Je le connais depuis trois ans et nous avons des discussions régulières sur les agriculteurs, les cultivateurs, les exploitants, les fermiers. Il utilise toujours le mot paysan.  Q.est lui-même un paysan, fils de paysan, petit-fils de paysan etc. Son grand-père est mort à la ferme, dans son lit qui était aussi le lit de son propre père. Dur comme des noyaux de pêche le lit, m’a dit Q. Mort, de mort naturelle, disait-on. Q. ajoute: mort d’épuisement. Son père est mort d’un cancer au cerveau, résultat d’un épandage régulier de pesticides et autres produits, dits modernes dans les années 70 quand il s’est converti au maïs. Q. dit sèchement : mort assassiné. La terre, écrasée par les tracteurs était si dure qu’il fallait labourer à 50 cm et y massacrer toute vie qui aurait survécu aux épandages. De toute façon, endetté jusqu’à l’os, il ne voulait plus vivre. Sa mère a repris la petite exploitation, a oublié le maïs, a laissé la terre se régénérer six ans, tout en bricolant ici et là pour survivre. Elle a dit à son fils qui avait seize ans : va-t’en et reviens dans dix ans. Il a pris son baluchon et a traversé le monde, vivant ici et là en se louant dans des fermes, pour du « organic farming ». Il est revenu après les dix années prévues par sa mère, parlant anglais avec des plantes nouvelles dans sa besace. Et à ses côtés, une compagne rencontrée dans la campagne japonaise. « Une paysanne japonaise », dit-il amoureusement. C’est elle qu’il épouse aujourd’hui après trois années à se courber de nouveau sur la terre de France. Sa mère, que je croisais régulièrement au marché, sur les stands de producteurs locaux, est à leurs côtés. Radieuse. Et présents à cette noce de campagne tous les producteurs « conscients » me dit-elle en me les présentant. Je suis invité au repas qui suit. On mange et boit tous les produits de ces gens, respectueux, me dit Q. Personne n’utilise le mot « bio ». Les petits azukis et les racines de lotus, viennent de sa ferme mais chaque convive a apporté son vin, son canard et ses légumes. Ce qui est triste, me dit la mère de Q., c’est qu’on continue à enseigner les techniques désolantes qui détruisent les gens et le pays. Nous vivons bien, sans dette et paisiblement de notre travail. Je veux que mon fils vive comme son grand-père, pas comme son père.

Quelques mois plus tard, je me promenais sur un chemin de forêt qui passe près du lycée agricole. Les milliers de canards blancs qui vivaient là, dans trois champs, élevés par le lycée pour l’enseignement, avaient été rentrés pour être gavés. Les champs avaient été fauchés et maintenant l’herbe entièrement imprégnée des déjections des canards était amassée en rouleau qui serviront à nourrir les vaches en stabulation à l’hiver prochain. Je repassais le jour suivant. Les champs étaient déjà labourés. En profondeur ! J’ai pensé à la femme japonaise de Q. Elle m’avait dit, en anglais, qu’elle ne fera pas d’enfant. The world is not ready for children, avait-elle ajouté.

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