Confinement sans frontières 65

Mariages – épisode 7- Premier baiser

Drôle de couple. J’ai le nez sur eux. Entre nous une table étroite avec les documents officiels destinés à leur mariage. Comme d’habitude ils ont été préparés par le service de l’Etat civil, qui me les communique mais pour une raison ou une autre je ne les ai pas encore consultés. La future mariée n’est pas française et, selon la loi, il a du y avoir une enquête. Ce n’est pas moi qui l’ai faite et, à cet instant je le regrette. Mais la municipalité a eu une bonne idée, elle a fait venir une interprète qui s’installe à côté de moi.

La femme vient de l’est de l’Europe. D’Ukraine me disent les papiers. Elle a un maquillage très présent qui estompe presque ses traits, et qui lui donne vaguement l’air d’une geisha blonde et géante. A la manière très enjôleuse dont elle me regarde dans les yeux, elle pense sans doute qu’elle est bien maquillée mais nous n’avons plus l’habitude de ce genre de peau si peinte et si poudrée. Sur les photos ça ne doit pas se voir. Elle est mince et anguleuse et sa robe est pâle, ivoire, sûrement chère, une belle robe de mariée. Elle a 40 ans, disent les documents, comme lui, l’homme à ses côtés qui s’agite dans son costume de tweed anglais, incertain mais content. Un certain brouhaha se produit dans la salle. Des gens, la famille et les amis du monsieur s’installent en retard. J’en profite pour interroger l’interprète. -Vous parlez ukrainien ? –Russe, mais ça fera l’affaire. –Vous la connaissez ? –Non mais je sais qu’ils se sont connus sur un site fait pour aider les femmes ukrainiennes à se sortir de moments difficiles en épousant officiellement un occidental solitaire.

Il est informaticien et il a trouvé sa femme sur un écran puis, le virtuel ne lui a plus suffit  et il l’a fait venir. Elle est arrivée il y a quelques semaines. Ils n’ont pas de langue commune, il bredouille l’anglais, elle même pas. Il prend sa main, elle hésite un peu puis le laisse faire. Ils ont presque l’air amoureux. Les documents me disent qu’elle a été mariée avant, dans son pays, dans l’Oblast de Kharkiv. Kharkiv en ukrainien, c’est Kharkov, l’ancienne capitale de la Russie ukrainienne, je vois toute une histoire de guerres et de conflits incessants. Je fais mon petit discours, lis les articles de loi. La traductrice a du mal à traduire et m’avoue qu’en fait, elle n’est assermentée que pour le langage des signes, ils n’ont trouvé personne d’autre, je retiens – mal – un fou rire et me dis que ça tombe bien.

Quelles sont vraiment leurs relations ? Il lui offre une bague magnifique, pierres immenses qu’elle découvre avec une stupéfaction qu’elle a du mal à cacher. Il se tourne vers elle pour poser ses lèvres sur les siennes, mais imperceptiblement, sauf pour moi qui suis à quelques centimètres d’eux, elle bouge le visage et c’est la joue qu’il rencontre.

La cérémonie se termine et soudain, la famille qui dispose pour la première fois d’une interprète, assaille la mariée de questions, d’où elle vient, est-ce qu’elle a des enfants, qu’est-ce qu’elle fait, où elle va, qu’est-ce qu’elle attend de son époux tout neuf ?

Le document me dit qu’elle est coiffeuse, ne mentionne de son précédent mariage que le nom de l’ex. Ce qu’elle répète consciencieusement. Tout le monde comprend qu’elle va jouer le jeu, qu’elle sera sérieuse le temps qu’il faudra pour apprendre la langue et s’acclimater, qu’elle sait ce qu’elle fait et qu’elle va le faire comme il faut. Toujours ça de gagné. Je me demande s’il réussira à l’embrasser.

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