Confinement sans frontières 67

Mariages – épisode 9 – Des larmes nécessaires ?

Malgré mon écharpe tricolore, protection très officielle, je suis vaguement inquiet. Tous ces gens venus à ce mariage que je dois célébrer tout à l’heure, semblent avoir pris une drogue douce. Ils ne chantent pas, mais c’est tout comme, ils planent en silence. Heureusement le silence qu’ils dégagent me fait penser à une vieille blague qui me rassure : le silence est d’or, sauf s’il s’agit des enfants, dans ce cas il est suspect ! Ici, aujourd’hui, il y a des vieux et des moins vieux et tout de même quelques enfants. Aussi silencieux que leurs ainés. Tous, jeunes et moins jeunes, entrent sagement dans la mairie, bien en ordre et comme si ça ne suffisait pas, ils sourient d’un air angélique en s’installant. Ah ! bonne nouvelle me dis-je soulagé : voilà une femme qui pleure. Ouf ! En plus elle vient s’asseoir à côté de la mariée, elle est sa témoin ! Témoin en larmes, mais témoin tout de même. La mariée fait comme si elle ne percevait pas les pleurs de sa voisine. J’essaye en vain de comprendre ce qui se passe ! Elle est jeune et jolie. Est-ce qu’elle voudrait être à la place de la mariée ? Est-ce de la jalousie ? Ou des pleurs de joie ? Trop d’émotions ? Mais rien ne se passe de particulier, un mariage comme un autre, juste très silencieux mais après tout, pourquoi pas ? Se marier est un acte qui vous engage, je ne cesse de le répéter dans mes discours, non seulement l’un vis à vis de l’autre, mais ensemble vis à vis de la société. Une salle entière peut aussi être sensible à cet engagement ! Pas seulement les mariés. Ce qui me met mal à l’aise c’est qu’en temps habituel, un mariage est sans cesse perturbé par de mini-événements, des enfants qui tombent, des adultes qui toussent, d’autres dont on sent l’impatience ou même l’agacement. Ici, une sagesse si évidente plane sur tout ça, qu’elle semble irréelle.

Maintenant c’est fini. Tout le monde a signé, tout a été lu. Les mariés et les invités se lèvent, le témoin du marié s’en va avec le stylo de la mairie. Ne reste que la pleureuse que tout le monde semble avoir oubliée. Je prends le temps de rassembler les papiers, je la laisse quelques minutes en paix.

-Je dois fermer, lui dis-je finalement, vous devriez peut-être rejoindre les autres ?

Elle se ressaisit, s’essuie les yeux, le visage, me regarde étonnée, comme si elle sortait d’un rêve.

-Vous avez raison, dit-elle, je dois partir !

Elle s’extrait de son fauteuil et s’en va sans autre mot. Je reste là, perplexe. Puis je range les papiers et sors après avoir fermé la mairie. Elle est là, assise sur un banc, encore en train de sécher ses yeux. J’hésite, je fais quelque pas sur la place dans la direction opposée, un ami vient vers moi.

-Qu’est-ce que les Témoins de Jéhovah faisaient à la mairie ? me dit-il, je viens de les voir tous sortir !

– Tu les connais ? Je ne savais pas. C’était le mariage de l’un d’entre eux. Apparemment.

– Tu parles si je les connais ! Ce sont mes voisins à C. où est leur temple ! Je ne savais pas qu’ils se mariaient à la mairie.

-C’est la loi, non ? Pas de mariage religieux autorisé sans un mariage civil d’abord !

-Oh tu sais pour eux, il y a surtout la loi de Dieu !

A ce moment, la pleureuse se lève et vient vers nous.

-Excusez-moi, me dit-elle, j’ai été ridicule. Mais c’est ma sœur qui se mariait, vous comprenez ? Elle n’est pas vraiment comme eux. Pas encore en tout cas. Elle est tombée amoureuse et elle va devenir comme eux ! Je suis la seule de la famille à être venue. Il le fallait, je ne pouvais pas la laisser.

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