Déconfinement sans frontières 1

Mariages – épisode 12  – Un mariage da Vinci

L’entretien de mariage est exigé par le procureur qui veut savoir s’il s’agit d’un mariage blanc, faux, arrangé, mensonger ou équivoque. Je les reçois. Elle est russe, il est français. De quoi s’agit-il ? Le premier coup d’œil suffit à intriguer. Ils sont beaux tous les deux, élégants, bien habillés, tranquilles sans exagération. Comment savoir le vrai avec ce couple visiblement bien préparé ? Les voilà d’abord ensemble. C’est la procédure. Nous les recevons côte à côte, la responsable de l’état civil et moi. Ils sont dans le bon registre. Trop, peut-être. Pas de fausse tendresse jouée, pas d’agressivité retenue ou sous-jacente non plus. Un homme et une femme calmes, sûrs d’eux, sans complicité fabriquée alors qu’ils avouent se connaître assez peu. Ils parlent de coup de foudre. On en reste là pour l’instant. Maintenant c’est chacun son tour.

Elle sort, il commence. Le questionnaire est officiel, il doit permettre d’en savoir plus sur les circonstances de la rencontre entre les deux personnes. Ils se sont connus à Paris à l’automne dit-il, il était en séminaire professionnel, il travaille pour EDF, il est ingénieur. Où ça ? il est réticent à répondre.  -Près de chez moi à S. -Près de chez-vous mais où ? -C’est un peu secret.  Je suggère : dans le nucléaire ? -Pas directement, pas exactement. Bon, il travaille dans le nucléaire. La responsable de l’état civil me regarde : où est le problème semble-t-elle dire? -Revenons à la rencontre, s’il vous plait. -Oui, c’était dans la rue à Paris, elle cherchait son chemin, l’Eglise Saint-Sulpice pour être précis. Je passais, elle m’a demandé de l’aider.

Le détail m’amuse, je connais bien le lieu. -On s’est assis à une terrasse de café pour regarder le plan, je ne savais pas moi-même où c’était.

J’insiste. -Quel café ? Où ça ? -Près de son hôtel. -Quel hôtel ? – Je ne sais pas, dans le nord de Paris, près d’une gare. -Et qu’est-ce que vous avez fait ? -Je l’ai accompagnée. -Comment ? -A pied, ce n’était pas très loin. Je l’ai trouvée très jolie. Elle m’a plu immédiatement.

A ce moment, je comprends que la rencontre n’a pas eu lieu comme ça. Que ce n’est pas vrai, en tout cas pas tout à fait vrai. Pour ceux qui ne connaissent pas Paris, une précision: L’Eglise Saint-Sulpice est rive-gauche, très au sud de Paris, à deux pas de Saint-Germain des Prés. L’homme a mal fignolé, il ne pensait pas qu’on irait si loin dans les détails, mais il s’oblige à répondre comme si le questionnement était légitime. Mais depuis les gares au nord de Paris (Est ou Nord) il y a facilement 45 minutes de marche jusqu’à Saint-Sulpice, en allant vite.

Il avait prévu de dire ce qu’elle portait ce jour là, la couleur de sa robe. Et il le précise de lui-même. Il a 50 ans, mince, bel homme, je l’ai dit, habillé été vacances, pantalon Chino de qualité et polo Lacoste, barbe de trois jours mi blond mi gris comme dans les magazines pour homme. Embarrassé, il ajoute qu’elle a adoré un livre qui se passe dans l’Eglise Saint-Sulpice, elle voulait aller voir. Il ne dit pas le nom du livre, il se rend compte que ça ferait trop, il dit encore : un truc américain, l’auteur s’appelle Dan quelque chose. – Le Da Vinci Code dis-je? Dan Brown ? – Oui, je crois, ça doit être ça. – Alors vous êtes entrés dans l’Eglise ? – Non, je l’ai attendue devant. – Et ensuite ? – Ensuite rien sur le coup. J’avais mon séminaire. On a échangé nos adresses e-mail, elle est rentrée chez elle à Novossibirsk, et on a commencé à communiquer, par mail, puis par Skype très vite. De plus en plus. Elle est venue me voir en janvier, puis en février chez moi à S. dans le sud-est. Et après je suis allé en mars ou avril là-bas, en Sibérie, à 2500 km de Moscou, voir sa mère, son père est mort. Ca a bien marché entre nous et on a décidé de se marier pour pouvoir vivre ensemble.

G, appelons le G, a repris le fil de son récit. Il dit ce qu’il a prévu de dire. Il vient de divorcer, père de deux enfants il les prend un week-end sur deux. E, la femme russe, appelons la E, a une bonne relation avec les enfants, ils sont d’accord. – En quelle langue vous parlez-vous ? – Oh, en français elle parle français. – Et vous le russe ? – Non, pas du tout.

Je lui fais encore préciser quelques détails sur le métier de sa future épouse, elle est secrétaire de direction, et lui demande pourquoi il vient se marier ici dans le Sud-Ouest, alors qu’il habite à 600 km plein est. Ils se marient ici parce son frère y a épousé une Brésilienne il y a quelques années et que la municipalité a été très gentille avec eux. D’ailleurs son frère leur a donné le questionnaire pour qu’ils soient prêts. J’appelle la femme et demande à l’homme de sortir. Toujours la procédure.

Elle a préparé le rendez-vous soigneusement, elle aussi. Son français est un peu hésitant au début, comme si elle masquait le fait qu’elle le parlait parfaitement, ce que je constate très vite. Je lui demande où elle a appris. A l’Université, à Novossibirsk, là où elle est née et où elle vit encore. Ses papiers, son passeport « Russian Federation » dont j’ai la copie, me le confirment, avec un visa « Schengen, court séjour » de 3 ans, déjà renouvelé. Elle travaille, dit-elle, pour l’antenne locale d’un consortium pétro-nucléaire basé à Moscou. Elle a l’air d’une de ces jolies tenniswomen russes. A près de 50 ans, grande, d’allure sportive, polyglotte, sa présence dans notre gros bourg de campagne m’étonne. Et l’affaire de l’Eglise Saint-Sulpice m’intrigue. Je la questionne sur la rencontre fortuite. Elle était de passage à Paris, quelques jours de tourisme, seule, et cherchait l’Eglise du Da Vinci code. Elle avait adoré le livre et voulait en voir les lieux. -La pyramide inversée du carrousel du Louvre ? Le Louvre ? Avec la fenêtre sur le quai ? -Euh… oui aussi. Mais surtout l’Eglise. -Et G. vous a aidé ? -Oui, on s’est assis à une terrasse de café sur la place. Il m’a attendu. -Le café de la Mairie ? -Je crois.

Elle me décrit ensuite sa visite de l’église qui est exactement celle du livre de Dan Brown, la perspective sur la vierge, la méridienne, le fameux gnomon. Pas grand chose à voir avec la réalité des lieux que je connais bien, y ayant été enfant de chœur. Je peux évidemment accepter qu’elle n’ait vu que ce que le livre lui a fait voir, ce qu’elle cherchait et rien d’autre et qu’il y ait plein d’imprécisions dans leurs narrations respectives. Ils ont décidé de parler de « coup de foudre », d’une rencontre réelle et non simplement virtuelle comme il y en a tant aujourd’hui où l’on se contacte et se croise sur les réseaux sociaux. Ils se sont embarqués dans ce récit maladroit qui ne résiste pas à un questionnaire à peine poussé. Je m’interroge et un regard sur la responsable de l’état civil, me montre qu’elle aussi. Les tampons sur le passeport prouvent que E. est venue souvent en France, avant même sa rencontre avec G. Oui, dit-elle, son patron a une villa sur la côte d’Azur et elle vient souvent s’en occuper. Il fait des affaires en France et comme elle parle français, elle l’accompagne parfois. -Dans quel domaine ? –L’énergie.

Les tampons précisent « Aéroport Nice-Côte d’Azur » avec des séjours de quelques jours. Je constate que pour ce voyage ci, elle est aussi arrivée par Nice. Je formule quelques hypothèses dans ma tête. J’ai du mal à croire au coup de foudre sur un trottoir parisien entre une touriste sibérienne et un ingénieur provençal, 50 ans chacun, tellement coup de foudre qu’ils ne savent plus très bien ni où ni comment. Mais pourquoi pas ? Si c’est une rencontre « arrangée », ce ne peut l’être que de la part de la femme. Le profil professionnel de l’homme, son travail, ses réseaux intéresseraient donc une entreprise, un « consortium » russe dans l’énergie ? Mais je n’en sais pas assez pour l’imaginer. Et E. serait en service commandé ? Ca paraît exagéré. Les secrets que G. pourrait détenir, ne peuvent pas être si importants qu’elle se marie pour ça. Elle sait ce qu’elle fait. L’homme n’est probablement pas dupe, il a joué le jeu, connaissant sans doute le processus. Elle parle trop bien français pour être tout à fait innocente et son patron a sûrement besoin d’elle en France pour diverses raisons. C’est probablement ce qui l’a décidé à se marier discrètement ici, loin de la Côte d’Azur. Elle s’attendait à la question. Elle hésite un instant puis me dit que son futur mari a eu de la famille ici et que pour la fête de mariage ce sera mieux d’être loin de son ex-femme…

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