Déconfinement sans frontières 2

Mariages – épisode 13 – Des tonnes de testostérone

J’ai une impression de déjà vécu. Ah oui, j’ai marié le père en juin, il y a trois mois ! Ceux là, je les connais. Ils étaient tous là. Une famille de chauffeurs-livreurs venus de Marseille avec leur accent et leur bonne humeur. 4 frères et le père dans la même branche. Le même employeur, une grosse boite dans un bourg voisin, avec des camions qui sillonnent la France et l’Europe. Un nom qu’on reconnaît partout sur les flancs des trente tonnes. Aujourd’hui c’est l’ainé qui se marie, sa future est employée dans une pharmacie, en congé maternité. Il l’a connue entre deux livraisons. Ils n’habitent pas exactement là, mais ça s’est bien passé pour le mariage du père en juin, alors ils reviennent. Ils prennent ça très au sérieux : on viendra aussi pour les autres frères quand ils se marieront. -Le service était bon ? dis-je en souriant. -Comme au restaurant, me glisse à l’oreille la responsable de l’état civil. -On peut en profiter pour faire un parrainage en même temps ? demande un des frères. Il montre un bébé tout de rose vêtu qui somnole dans les bras de la mariée -Désolé mais il aurait fallu prévoir, lui dit la responsable.

Père, frères, je ne sais plus très bien qui je dois marier. Ils donnent l’impression d’avoir le même âge. Une bande de copains musclés qui éclatent dans leurs costumes et des femmes qui discutent entre elles sans discontinuer. Deux des frères sont les témoins de l’homme, deux sœurs de la femme sont ses témoins. Je les regarde, tous semblables et me demande pourquoi les hommes ont des témoins homme et les femmes des témoins femme. Il faudrait que j’approfondisse la question mais c’est ce que mes statistiques personnelles disent, pour l’essentiel. Je me promets de noter les exceptions. Ca ne sera pas aujourd’hui. D’ailleurs le mot « témoin » n’a de féminin qu’en argot policier des années 50 : une témouine. Formé sur bédouin, bédouine. Vilain et péjoratif.

Après le mariage du père, l’un des fils m’avait dit qu’ils avaient quitté Marseille pour la « sécurité ». Comme je ne comprenais pas, il avait insisté : un pays où il fait bon vivre et où il n’y a pas de danger, un pays comme autrefois. A les voir tous ensemble, je me demande de quoi ils peuvent bien avoir peur. Je ne sais plus ce que j’ai dit en juin et je crains de me répéter. J’improvise sur la présence de la petite R. toute en rose, qui sourit, passant sans rechigner de main en main entre la mariée et ses deux témoin.es. Elle est née le lendemain du mariage de son grand-père et la voilà dans les bras de sa mère au moment du oui.

-C’est pas tout ça, me dit le père, quand tout est fini et que tout le monde se lève, -Je file maintenant, l’employeur m’attend. Vous savez, avec ces jeunes, il y a toujours une bonne raison de ne pas travailler. Faut bien que quelqu’un s’y colle. Et puis, je n’ai que 52 ans.

Jeune marié ! Il sourit de toutes ses dents. Ici la vie est facile.

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