Déconfinement sans frontières 3

Mariages – épisode 14 – C’est la fête au village

Aujourd’hui deux mariages à la suite. Plein été, il fait très chaud. Sur la place, la fête foraine s’est installée. Il faut se faufiler entre les auto-tamponneuses et le train du mystère pour arriver jusqu’à la mairie. Les invités des deux noces trainent entre les stands, s’achètent des churros et des barbes à papa. Tout à l’heure il y aura corrida et ce soir casettas. On finira dans l’ivresse épanouie de la feria annuelle. On dit feria quand il y a course landaise ou course de taureaux (corrida de toros). J’ai mis un foulard rouge autour du cou, sur ma cravate défaite, signe de fête. Tout à l’heure, il jurera avec l’écharpe tricolore, mais peu importe. J’ai un petit verre de rioja à la main en grimpant les marches qui mènent à la salle du conseil. Je ne suis pas le seul. Ce premier mariage de l’après-midi, écrasé de chaleur, a déjà l’air d’une fin de noce, où tous titubent un peu. Normalement, le temps de la mairie, dans un mariage, est celui de la retenue, de l’attente raisonnable. Mariés et invités sont encore en tension. Ils savent que c’est le moment sérieux, celui qui engage, alors on suspend un instant encore son ironie, même dans la fausse désinvolture que beaucoup affichent. Les regards portent sur les mariés. C’est la seconde du oui, toujours incontestable, comme s’il pouvait en être autrement. Ensuite, on y va, la noce commence réellement avec ses rituels variables selon les familles, le déjeuner, la sieste qui n’en finit pas, l’après-midi à remplir comme on peut, dans les maisons ou les hôtels. Le dîner, enfin. Et les discours personnels. Pas celui, anonyme et officiel, du maire.

Je pose mon verre. Premier mariage. Lui, Th. de Jésus L. 35 ans, nom portugais. Elle J. J. née trois ans plus tard, nom breton. Un enfant en commun, mais des adresses différentes sur les papiers. Lui grand et mince, coiffé  au gel, mèches brillantes dressées sur le dessus de la tête, habillé comme un footballeur le jour du sponsor. Elle grassouillette, entortillée dans un froufrou de voiles blancs, le sein rond dont la pointe brune apparaît quand elle se penche, parce que ce jour là tout est possible, commente son sourire vers moi. Emotion. Larmes du garçon. Et première dispute : -Tu n’as pas pris de mouchoir ? Je t’avais dit. Je lui sors le mien. – Prononcez mon nom à la française, comme Jésus me dit-il. Ascendance portugaise certes, un petit village au nord de la rivière Lima, et famille nombreuse venue pour l’occasion. Il m’explique. La grand-mère, souvenir de femme de ménage, est restée ici dans la maison de retraite. Il l’appelle, elle s’approche. -Oh les dames de l’Ehpad sont méchantes- me dit-elle, elles forment des clans et elles me demandent ce que je plante. Elles critiquent mes semences du Portugal, les tomates, les herbes, les haricots plats qui grimpent, c’est quoi ça ? Elles sont méchantes. Elle a l’air contente de dire ça. Elle rejoint la famille.

-On est français, me dit Jésus, en la regardant s’éloigner. Même si l’on garde un petit intérêt pour le Portugal, me dis-je, mais c’est la France qui compte, l’équipe de France. Et même s’il n’a pas mis le foulard rouge couleur locale sur son vêtement de sportif endimanché.

Il est temps de passer au deuxième mariage. Ils sont plus vieux, elle est née en 54, lui en 59. Pour elle c’est la deuxième fois. Elle a la tête couverte de paillettes et de strass luisant, de petits éclats brillants, le cheveu, mèches en batailles, une ex-punk vaguement assagie ; la robe ample couleur ivoire striée donne une nuance hippie. Lui, vieux playboy fripé est en costume, la cravate défaite, il oublie les alliances qu’il a tout de même apportées, quelqu’un derrière le lui fait sarcastiquement remarquer. Ils ont du mal à enfiler des anneaux d’or surchargés, les doigts ont vieilli. A côté d’elle, elle s’appelle J., son témoin, son fils de 40 ans. Petit et rond, biker barbu tout de cuir vêtu ; j’ai aperçu sa Harley posée devant la mairie, glissée difficilement entre deux stands de la fête, mais on la dirait assise au premier rang à côté des mariés. Joyeusement, le garçon commente tout ce que je dis. Quand sa mère doit dire oui, il lui chuchote : -Mais vas-y, dis oui. T’as plus le choix ! Il est vrai que son nouveau mari vient de dire: oui, oui, oui, très vite et de plus en plus fort.

Il y a du monde à ce mariage, tous les genres d’invités. On sort sur la place, on traverse la fête pour rejoindre le kiosque de l’autre côté. Des voisins ont apporté la vieille Cadillac de collection avec le panneau « just married ». Une jeune femme très jolie vient me serrer la main, me dit qu’elle me connaît, le biker arrive ironique et détendu : – Mais tu dragues ma femme ! S’adresse-t-il à elle : tu dragues, toi ma femme ? Ou à moi : vous draguez donc ma femme ? Difficile à dire. Tout le monde sourit. Une pluie de riz nous inonde. La bonne humeur recouvre tout. Mâle dominant du clan, le fils pense si fort que tout le monde l’entend : ça y est j’ai marié ma mère avec ce vieux, j’espère que ça va bien se passer, sinon il aura à faire à moi.

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