Déconfinement sans frontières 4

Mariages – épisode 15 – In extremis

Ils sont tous les deux, elle et lui, rien qu’eux deux, devant la mairie avec moi. On est au pays du retard, le quart d’heure béarnais, selon l’expression. J’attends donc. Ce n’est pas la première fois.  -C’est vous qui vous mariez ? Généralement ce sont les invités qui sont en avance, des cousins venus de loin qui ont mal calculé la durée du déplacement. Jamais les mariés eux-mêmes, surtout ensemble. –Oui, me dit la jeune femme, se balançant d’une jambe sur l’autre en faisant valser joliment sa jupe. Elle a un petit sourire triste. -C’est bien nous.

Je trouve sa manière de dire nous étonnante et je la regarde. Elle porte une veste croisée sur un corsage blanc et une jupe bleu pétrole assortie à la veste. Toute petite sur ses talons plats élégants, elle se gratte la cheville avec l’autre pied. Les cheveux tirés en chignon contredisent son air provoquant. Pendant qu’elle me fixe, attendant sans doute que je réponde quelque chose, le jeune homme s’est écarté pour téléphoner. Je comprends vaguement qu’il essaye de contacter des gens. La famille, peut-être ? Il revient finalement et s’adresse à moi, comme si elle n’était pas là. –Les témoins arrivent. Ils ont eu un problème ! Quelques minutes de retard ? Ce n’est pas trop grave ? -Ca ira, dis-je conciliant, il n’y a pas d’autre mariage après le vôtre. -Ne mets pas ça sur le dos des témoins, dit-elle, c’est de notre faute. Une chance qu’ils acceptent quand-même de venir. Il retient mouvement d’agacement. Dans sa veste de jean et son pantalon de toile beige il a l’air d’un petit garçon qui a fait une bêtise. -Tu as raison, dit-il énervé, Tu as toujours raison. La tension monte, je me racle la gorge, j’ajuste mon écharpe officielle. – Ils viennent de loin, peut-être ? -A deux pas, dit la jeune femme, mais il faut qu’ils s’habillent. Figurez-vous, monsieur le maire, que depuis 12 heures nous ne devions plus nous marier ! Au dîner d’hier soir où tous étaient là, nous avons annulé le mariage ! Nous nous sommes disputés devant tout le monde ! Tous les invités ! Des gens venus de partout ! On s’est dit des choses horribles. Plus moyen de se marier après ça. On les a  tous renvoyés, familles, amis, ennemis même !

Elle dit tout cela d’un ton paisible et je me demande si elle ne joue pas un rôle bien rodé pour son compagnon, une comédie de séduction-agression dont elle serait l’auteure.  C’est peut-être leur mode de relation habituel ? Le fait est qu’ils sont pourtant seuls ce matin et que le mariage ne pourra se faire que si les témoins arrivent vraiment. -Vous avez changé d’avis, puisque vous êtes là. La naïveté de ma phrase semble amuser la jeune femme. Le garçon s’éloigne à nouveau, téléphone à la main. -Je ne sais pas pourquoi je me marie, dit-elle -il est immature ! Vous êtes marié, monsieur ?

Deux couples arrivent en courant ; on a l’impression qu’ils sont en train de finir de s’habiller comme Hugh Grant et sa copine dans Quatre mariages et un enterrement.  Elle les voit et me sourit.  -Nos témoins. Plus besoin de me dire oui, monsieur le maire, vous êtes sauvé ! Mais moi, je suis moins sûre de l’être !

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