Déconfinement sans frontières 6

Mariage – épisode 17  – Et si on parlait de moi

Dans un mariage, le maire reste un intrus. Sauf si on le connaît bien, ami ou membre de la famille, on ne l’invite pas à la noce. En trois années de célébration on a du me proposer deux fois de participer à la fête et je n’y suis pas allé. Même quand je connaissais mariés et parents. Je ne sais pas pourquoi. Le curé m’a raconté qu’il trouve normal d’être présent aux festivités et il y va chaque fois faire un tour. La pasteure est invitée. Je ne sais pas ce qu’il en est des autres religions.

Je me suis moi-même marié dans ce bourg où des années plus tard j’ai marié les gens et il m’a paru naturel, alors, de proposer au maire de venir ensuite boire un verre chez nous. Il l’a fait. Historien et spécialiste des vieilles demeures, il m’a appris des choses sur ma maison puis il s’est éclipsé discrètement. Quelques semaines avant, il m’avait appelé pour me demander si j’accepterai de déplacer la date ou au moins l’heure du mariage. La « célébration », c’est le mot qu’il a utilisé, tombait pendant les fêtes du bourg et un lâcher de vachettes devait avoir lieu devant la porte de la mairie, à la même heure. Les vachettes s’invitaient au mariage ! Elles étaient les bienvenues, avons nous répondu en chœur, B. et moi ! Nous avons des amis venus de loin, de plusieurs pays où nous avions habité, pour eux ça fera très « couleur locale ». Il en a profité pour faire ceint de son écharpe tricolore, un petit discours historique et descriptif sur les charmes touristiques incontestables de la région dont je me suis inspiré depuis.

Trente deux ans auparavant, je m’étais marié une première fois à la mairie du 6ème arrondissement de Paris. Les raisons qui m’avaient poussé à ce mariage étaient nombreuses et compliquées dans une période historique contestataire et je ne vais pas les développer ici. Disons que j’étais amoureux. Or, ce jour là, 27 avril 1972, à la mairie très élégante du 6ème  parisien, un incident se produisit qui aurait du m’alerter sur l’avenir de ce mariage. Le très gaulliste ministre de l’Education nationale, Olivier Guichard du gouvernement de Jacques Chaban-Delmas en accord avec le ministre de la culture Jacques Duhamel, avait eu l’idée de pousser les « jeunes » à lire plus en offrant aux nouveaux mariés six livres classiques français. L’instigateur de cette opération, un des jeunes et brillants directeurs des Editions Hachette, s’était arrangé pour se marier cet jour là, à cet endroit et être le premier bénéficiaire officiel du cadeau, devant la presse convoquée. Malheureusement pour lui, la mairie, non informée du projet, nous avait inscrit en premier sur la liste des mariages du jour. Il s’est donc activé en coulisses pour faire changer l’ordre de passage. Ce qui n’est pas si simple, comme je l’ai découvert depuis, car les mariages portent un numéro d’ordre inscrit dans un registre. Il allait y parvenir, quand mon père s’en est aperçu et l’a très mal pris. Son sens moral en alerte, comme toujours face aux privilèges, il s’est opposé vaillamment à la manœuvre. Mon fils se mariera le premier, comme il était prévu, clama-t-il, haut et fort. J’essayai de le calmer, moi le contestataire, en expliquant que si c’était important pour le monsieur d’Hachette, ça ne l’était vraiment pas pour nous. En vain ! Il a eu gain de cause, soutenu par les employés de la mairie qui ne voulaient pas refaire tous les papiers et qui voyaient que les mariages suivants commençaient à s’impatienter. La presse a accepté d’attendre le « vrai » mariage, faisant comme si le nôtre n’existait pas, même si nous avions été les premiers à recevoir ces fameux livres classiques que j’ai toujours. Livres, dont trois racontaient des histoires d’échecs conjugaux ou amoureux : la Princesse de Clèves, Madame Bovary, Le Lys dans la vallée. Les trois autres, le père Goriot, la Chartreuse de Parme et les Mémoires d’outre-tombe, sont parfaits pour de jeunes mariés.

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