Déconfinement sans frontières 7

Mariages – épisode 18 –  La photographe

Les photos pendant le mariage ! Question récurrente. Parfois il y a plus de photographes que d’invités dans la salle. La catégorie des porteurs de portables, se gère plutôt bien. En général, elle s’autogère. On veut juste avoir sa photo à soi. Modestement. Impulsion, on se lève, clic et on se rassied. Plus délicate, la catégorie des « vrais » appareils photos. Les officiants sont souvent nombreux et chaque cliché devient l’objet d’une stratégie compliquée : trouver l’angle original, se mettre ou les autres ne sont pas, mais faire quand-même des photos qui rempliront les albums, donc classiques. Les habitués du clic, parfois des professionnels engagés pour le mariage, ne voient pas pourquoi ils ne seraient pas là, eux aussi et eux surtout. Dans le brouhaha des commencements, ça photographie dans tous les coins. Puis j’interviens: plus personne derrière moi, maintenant, jusqu’à la remise du livret de famille. Hop ! Trop autoritaire ? Saisir de face l’émotion des mariés au moment du oui ! Zoom et gros plan ! Je suis intransigeant : ça m’est réservé ! Droit de visage : mon privilège d’édile ! Vous reviendrez ensuite, ok ? Puis je transige pour le moment des signatures.

Aujourd’hui une photographe est particulièrement insistante, je me ferai toute petite me dit-elle, son grand zoom à la main. Finalement, elle semble la seule à vouloir être là, je la laisse faire et elle mitraille les futurs mariés. Ou plutôt le futur marié. Je m’en rends compte tout en lisant les articles de loi, car lui non plus ne la quitte pas des yeux. Article 212 : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. Je ressens quelque chose de narcissique dans le regard du garçon vers la photographe qui me pousse à tourner la tête et à scruter sans cesse par dessus mon épaule. L’objectif de la jeune femme est fixé sur lui. Imperturbablement. Et entre eux, une tension palpable que je m’étonne d’être seul à sembler ressentir. Je pense à la scène du film Love actually, où Keira Knightley découvre que le témoin de son époux l’a filmée, elle et uniquement elle pendant tout le mariage. Jusque là, elle n’avait pas compris cet amour secret. Dans cet article 212, il y a quelque chose de crucial sur la manière dont l’Etat envisage le mariage. En demandant aux époux respect, fidélité, secours et assistance, il se mêle de la relation, il se faufile au cœur de celle-ci. Ce jour-là, j’ai eu soudain envie de faire un commentaire.

-La fidélité, dis-je, n’est pas qu’une affaire privée, c’est un engagement social que vous prenez. Vous en êtes redevable vis à vis de la société.

Je n’ai pas ajouté que du coup, l’infidélité est un acte délictueux, car cet article me gêne, mais c’est un fait : avec ce 212, le droit français l’exprime clairement. J’ai laissé le jeune marié à son visible étonnement et je suis passé à l’article 213 : Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir. On revenait sur un terrain attendu et plus stable. La suite du mariage se passa tranquillement, oui compris et sans alliances. En rangeant mes papiers, tandis que je me demandais comment ou pourquoi la jeune mariée ne se rendait pas compte, ou ne voulait pas se rendre compte de l’intensité de l’échange qu’il y avait entre son mari et la photographe, celle-ci s’approcha de moi, tremblante et consciente de mon trouble.

-C’est mon frère jumeau, me dit-elle et elle répéta : mon frère jumeau.   

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