Déconfinement sans frontières 8

Mariages – épisode 19 – deux hommes tranquilles

Je savais que je mariais deux hommes d’un certain âge.  Rien de plus. Pas d’autres détails. Le mariage entre personnes du même sexe est autorisé mais 4 ans après la loi du 17 mai 2013, il n’y en avait eu qu’un seul, dans notre gros bourg, selon la responsable de l’Etat civil. C’était quelques semaines plus tôt et j’étais d’ailleurs le témoin d’une des deux femmes. Le débat qui avait énervé la France s’était apaisé et j’étais allé consulter rapidement quelques statistiques. En 2014, notait l’Agence France-Presse, « sur 241 292 mariages célébrés en France, 10 522 l’ont été entre personnes de même sexe, soit 4,4 %, dont 46 % de femmes ». Avec environ 25 mariages par an en moyenne et deux mariages « de même sexe » pour les 3 années comme adjoint au maire me concernant, on était bien au-dessous de la norme nationale. Ce qui n’avait rien d’étonnant chez nous où, aujourd’hui encore, les couples d’hommes entre eux ou de femmes entre elles, sans vraiment se cacher, s’affichent rarement publiquement. Au pays du rugby, les lourdeurs et injures homophobes font partie du patrimoine. Mes recherches m’avaient appris qu’en septembre 2013 un groupe de maires avait posé au Conseil constitutionnel la question de « l’absence de clause de conscience pour les officiers d’état civil opposés à la célébration de mariages de couples de même sexe ». La question avait été examinée le 8 octobre en audience publique et le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait rendu la décision suivante:  « considérant qu’en ne permettant pas aux officiers de l’état civil de se prévaloir de leur désaccord avec les dispositions de la loi du 17 mai 2013 pour se soustraire à l’accomplissement des attributions qui leur sont confiées par la loi pour la célébration du mariage, le législateur a entendu assurer l’application de la loi relative au mariage et garantir ainsi le bon fonctionnement et la neutralité du service public de l’état civil ; qu’eut égard aux fonctions de l’officier de l’état civil dans la célébration du mariage, il n’a pas porté atteinte à la liberté de conscience. » En gros, les maires n’ont qu’à faire leur boulot. Je trouvais néanmoins la trace de quelques incidents où des maires avaient refusé de marier sous divers prétextes. La question avait été évoquée en bureau municipal mais comme je ne voyais personnellement aucune raison de ne pas marier des gens qui souhaitaient l’être, nous étions passés à autre chose.

Je ne m’attendais pas à un mariage clandestin, ni à une plongée dans l’underground basco-béarnais, je dois encore être plein de préjugés, mais ce mariage entre Claude et Jacques m’a quand-même étonné. Deux garçons d’environ 50 ans : Claude éleveur de canards, campagnard jusqu’au bout de ses gros doigts, la moustache blonde à la gauloise et Jacques rondouillard comptable dans un gros cabinet d’experts du bourg, petit foulard de soie dans la chemise de viscose verte. Ils se sont connus quand Jacques a aidé Claude à mieux planifier son lourd endettement et à redresser son entreprise. Des heures passées à souffrir côte à côte sur la comptabilité ont déclenché une attirance irrésistible. La difficulté était que les deux hommes étaient mariés et pères de famille. Allaient-ils vivre cet amour secrètement ? Je ne sais pas quels arguments ils ont trouvé et je ne connais pas le niveau des conflits, ni la durée des discussions, mais la situation s’est éclaircie. Claude et Jacques ont quitté femmes et enfants et se sont installés ensemble. Ils ont divorcé rapidement et le jour du mariage, ça faisait trois ans qu’ils filaient le parfait amour, à la satisfaction générale, semble-t-il.  Belle histoire ? Pour la cérémonie tout le monde était là, la salle pleine avec les familles, les ex-femmes et les enfants encore jeunes qui couraient dans tous les sens et revenaient taquiner leurs pères en riant.

-C’est votre fils ? ai-je demandé à Claude après la cérémonie. Un enfant de huit ans, très élégant avec son nœud papillon à pois, lui avait pris la main et tentait d’attirer son attention.

-Non, c’est celui de Jacques. Moi, j’ai les trois autres enfants que vous voyez là-bas. On a les quatre une semaine sur deux.  Ils s’entendent tous très bien. Je suis content parce que ce n’est pas toujours le cas dans les familles recomposées.

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