Déconfinement sans frontières 9

Mariages – épisode 20 – Monologue d’un marié

Les mariés sont très vieux et très joyeux. Sans doute une décision tardive avant de passer à autre chose. Il a l’œil coquin et commente tout ce qui se passe.

–Les enfants, les petits enfants et les arrières petits enfants, en rang dans l’ordre, s’il vous plaît. Pour les arrières arrières petits enfants, je ne sais pas, débrouillez vous !

La situation a vraiment l’air de l’amuser. Je m’abandonne à l’ambiance. Tout le monde est de bonne humeur pour le mariage de papè et mamè. Mamè est en grande tenue, un collier de perles et une chaine d’or avec une médaille de Lourdes, une broche comme une hirondelle colorée accrochée à son corsage de soie blanc. Papè regarde la salle, où famille et amis, nombreux, s’installent encore.

–Je ne vous avais pas dit qu’on vivait dans le péché depuis 62 ans et 6 jours, hein ! Vous ne le saviez pas, les enfants, qu’on n’était pas marié ! Mais maintenant ça va changer !

En s’asseyant dans le fauteuil, il se tourne vers moi qui suis encore debout :

-Pas de discours, hein, à notre âge on n’a plus grand chose à apprendre. Et à sa femme :

-Hein mamè, on a en vu couler de l’eau sous les ponts. Et à la salle : -le Pont vieux, on l’a  construit !

Il ponctue toutes ses phrases d’un hein sonore qu’il prononce et resserre sans cesse son nœud de cravate, une cravate toute fine, aussi ancienne que lui et qui le gêne visiblement.

-Vous savez, monsieur le maire, hè, cette cravate c’est celle de ma communion solennelle. Il l’enlève d’un geste sec et la brandit.

– Pas vrai mamè ? Elle aussi, il m’indique sa femme du menton, elle était déjà là, mais à l’époque on était encore savi.

Il jette la cravate dans la salle où tout le monde s’est installé sagement comme il l’avait demandé. Un « olé ! » jovial répond à son geste.

-Et voilà, celle qui l’attrape se mariera dans l’année ! C’est mon oreille à moi, hè! J’en méritais deux pour ce taureau, mais le président ne m’en a accordé qu’une !

Applaudissement général, le vieux torero a fait son tour d’honneur et a jeté l’oreille à la foule heureuse. Mamè lève les yeux au ciel. On sent qu’elle est habituée aux pitreries de son homme. Menue, mais visiblement solide, elle doit généralement savoir le contrôler. C’est ce qu’on appelle ici une dauna, la maîtresse de la maison et de la famille. Aujourd’hui elle a décidé de tout lui passer. Ou presque. Au moment du fameux oui, ce moment que tous attendent, papè, debout comme il se doit, ouvre la bouche pour répondre à ma phrase : acceptez vous de prendre pour épouse etc., mais reste silencieux. Puis, hésitant et faussement sérieux :

-Je peux encore réfléchir un peu ? C’est une décision qu’on ne doit pas prendre à la légère…

-Ca suffit, maintenant, intervient sèchement mamè qui retrouve son statut de dauna.

Je repose la question pour lui laisser le temps de se ressaisir : acceptez vous de prendre pour épouse… Mais il ne peut pas en rester là, il lui faut quand-même sa petite victoire.

-Oc, dit-il, oc, oui, oui bien-sûr ! Oc !

La salle applaudit de nouveau, l’ambiance un instant refroidie se réchauffe et les chuchotements reprennent tandis que la cérémonie se poursuit. Je lis le texte officiel qui résume le mariage et qui reste pour l’état civil. Ils sont à quelques centimètres de moi. Papè est encore penaud de s’être fait rabrouer pour sa grande scène du oui, visiblement préparée.  Mamè se penche vers lui :

– Qu’est-ce que tu voulais dire avec ton histoire de deuxième oreille ? Je ne te suffis pas ?

 

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