Déconfinement sans frontières 11

Mariages – épisode 22 – Le discours du témoin

L’avantage du mariage à la mairie c’est qu’on n’y fait pas de discours. A part celui du maire, bien entendu. Ce n’est pas interdit, mais une convention implicite veut qu’on garde les discours pour le dîner du soir. Cette fois, le témoin du marié m’avait prévenu, il souhaitait dire quelques mots et les dire maintenant, pendant la cérémonie. Je n’avais aucune raison de l’en empêcher. Même si, sur le coup, je me suis demandé ce qu’il avait derrière la tête. Espérait-il que ce qu’il allait dire ferait changer d’avis le marié ? la mariée ? allait-il faire une révélation fracassante à la dernière minute ? s’offrir un instant cinématographique, tandis que dans le fond de la salle, un complice immortaliserait, le coup de théâtre, caméra au poing ? Aussi, quand il se leva, papier en main, je me fis un visage de marbre, afin de ne pas risquer d’être filmé, hilare ou scandalisé, selon les propos.

– Chers amis, mon cher Pierre, dit-il en se penchant vers le marié, ma chère Caroline, monsieur le maire avec votre autorisation, permettez-moi de vous rappelez quelques statistiques. Statisticien, monsieur le maire, c’est mon métier et celui de mon ami Pierre. 75% des Français considèrent que le mariage, divorce ou pas, influence de l’Eglise ou pas, est un lien pour la vie. Pourtant 45% des Français vont divorcer.  Les hommes divorcés ont en moyenne 42 ans et les femmes 44 ans. Le droit au divorce a connu des aléas avec l’histoire. Introduit en 1791 il fut aboli par la Restauration,  le 8 mai 1816, apparaissant comme une mesure anticatholique que l’historien André Burguière appela « l’invité imprévu ». Il fut rétabli par la IIIème République en 1884 et devint le sujet central de 32% des pièces du Théâtre de Boulevard, jouées à Paris entre 1900 et 1914. Je vois ta tête, tu as raison Caroline, parler du divorce le jour du mariage, ce n’est pas le plus pertinent. Juste une dernière statistique et je passe… à la fin du 19ème siècle, les divorces étaient presque exclusivement citadins ou bourgeois. A 95%, selon Burguière. Les campagnes ne le pratiquaient pas, je le cite : à cause des « réseaux des parents et du voisinage »… Je passe, je passe… tu as raison. Ce qui compte c’est l’âge, vous avez 30 ans tous les deux, l’âge moyen actuel. Ca n’a pas toujours été le cas. Pour les filles, toujours en France, l’âge du mariage était de 24,5 ans au 18ème siècle. On voit toujours les filles mariées très jeunes autrefois. C’est faux !  Attendre était un moyen simple de contraception. Au 19ème siècle, l’Eglise prit le dessus et la femme se maria plus jeune, la moyenne tomba à 24,1 ans en 1900. Elle remonta dans la deuxième moitié du 20ème siècle pour atteindre 28 ans en 1999. Et 30 ans, comme vous, qui travaillez tous les deux, au 21ème. Je vois qu’il faut que je m’arrête, la salle s’endort, même si tous nos collègues statisticiens sont présents aujourd’hui. Un dernier mot, quand-même sur l’épineuse question du mariage religieux. Vous avez décidé de ne pas vous marier à l’Eglise. Mais savez-vous que dans la Russie soviétique des années 20, en pleine lutte contre la religion, 72% des mariages célébrés à Moscou étaient religieux. Et je ne parle pas des campagnes ! Lénine était contre l’amour libre et disait que l’acte sexuel doit s’accompagner d’un amour durable et que l’émancipation des femmes est d’ordre bourgeois … oups pardon Caroline… je m’égare, je m’égare, je ne voulais pas aller sur le terrain de tes convictions politiques. Je m’arrête. Merci à tous.

Il s’est assis, attendant sans doute des applaudissements qui ne virent pas. Il m’a fallu un petit moment pour retrouver le fil. Je ne savais plus où j’en étais de la célébration. Je me suis ressaisi et à part le visage fermé de Caroline, la suite s’est bien passée. Après la cérémonie, le témoin statisticien est venu vers moi et m’a tendu un papier.

-Prenez-ça monsieur le maire, toutes les statistiques y sont. Et d’autres encore. La fabrication des préservatifs dans les années 30 par 15 firmes américaines qui en vendaient un million et demi par jour…

La fabrication des préservatifs ? On l’avait échappé belle !

-Oui, oui, merci. Je me servirais peut-être un jour de vos statistiques, mais surement dans un autre contexte !

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