Déconfinement sans frontières 12

Mariages – épisode 23 – Un mariage orageux

La mairie est en travaux depuis quelques jours et la salle du conseil avec ses belles fresques des années 30 n’est plus disponible. Les mariages sont déplacés au rez-de-chaussée d’un bâtiment annexe. L’endroit est joli mais humide. Situé au fond d’un parc au bord du gave, il n’a pas servi depuis des années. Les services de la mairie y ont entassé quelques chaises et une table d’école et l’ont rapidement nettoyé. La pièce a sûrement eu des fonctions officielles autrefois, car un buste écaillé de la Marianne des années 50 y trône sur un piédestal en faux marbre et une photographie du Général De Gaulle est encore accrochée au mur. Ne sachant pas ce que j’allais trouver, je suis venu en avance et j’hésite à enlever la photo. Pourquoi pas, après tout ! Ca fera une anecdote à raconter quand les familles regarderont les photos du mariage dans vingt ans. Hier, la responsable de l’Etat civil m’a donné, avec un petit bouquet famélique, la photo officielle du Président en exercice, mais je ne sais pas où ni comment l’accrocher. Je la pose en équilibre sur le dossier d’une chaise, derrière l’endroit où je vais bientôt célébrer. Je transporte la table, j’installe les chaises du moins mal que je peux.  Je constate qu’il n’y a pas de fauteuils pour les mariés et les témoins. Est-ce que je suis censé faire ça ? J’ai un petit moment de blues. Qu’est-ce qui se passe avec cette municipalité ? Elle n’est plus au service des citoyens ? Tout le monde s’en fout-il ?  Et là, l’orage éclate ! Un orage d’été comme la région les aime, noir et soudain, ciel de nuit à 15 heures, la fin du monde zébrée d’éclairs de mythologie.

C’est le moment choisi par la famille et les invités pour arriver. Prévenus du changement de lieu, ils se sont suivis et les voitures, phares en grand, s’engagent dans le parc bien au- delà de la partie réservée au parking, sur les pelouses où elles patinent dans des gerbes d’herbe et de boue. Je tâtonne pour trouver les interrupteurs et j’allume enfin, deux pauvres tubes au néon qui éclairent à peine. J’ouvre en grand la double porte pour servir de guide dans la pénombre et sous les trombes. S’abritant comme ils peuvent, parapluies et vêtements tendus au-dessus des têtes, ils entrent en courant, se secouent, s’ébrouent plutôt, et s’entassent dans la pièce exigüe. L’avantage c’est qu’on ne remarque plus l’humidité qui suinte des murs. Mais c’est un mariage en grand et le lieu est beaucoup trop petit. J’ai honte. Un monsieur autoritaire décide qu’il faut évacuer toutes les chaises, on restera debout, tant pis. -Allons vite, dit-il, on ne va pas moisir ici. Le mot fait rire et l’atmosphère se détend. D’ailleurs l’orage choisit ce moment pour aller sévir ailleurs et un peu de lumière revient. Finalement les chaises restent à leur place, on y installe les ainés. Les jeunes se glissent où ils peuvent, sur les côtés, au fond, près de moi. Les belles tenues dégoulinent, les cheveux sont défaits, ça semble amuser presque tout le monde.

Je peux enfin commencer. Je demande qu’on ouvre la porte, c’est la loi, dis-je. -Au point où on en est, réplique le monsieur, pourquoi pas ! Ca fait un grand courant d’air et la photo du Président tombe avec un grand fracas de verre brisé. Cette fois le rire est partagé, même par la mariée. Dans la foulée, en piétinant les éclats, j’expédie l’affaire.

Ils sortent, le soleil est revenu. A la porte je regarde les voitures déraper sur le gazon détruit, tandis que les invités défilent devant moi, les uns après les autres.

A peu près tous m’ont dit au passage : mariage pluvieux, mariage heureux. Arrgh !

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