Déconfinement sans frontières 14

Mariages – épisode 25 – Le sens des mots

– Je ne me marierai jamais, me dit ce jeune garçon en regardant d’un air incrédule les mariés sortir de la mairie sous une pluie de riz. Ca sert à quoi ? – A s’engager l’un envers l’autre. C’est ce qu’ils viennent de faire, non ? – Excusez-moi, mais y a pas besoin de vous, pas besoin d’un maire pour ça ! – Vous avez raison, un Pacs suffit ! – Je parle pas de Pacs, je parle d’amour.

Il me regarde le menton haut, remet ses écouteurs, remonte sa capuche sur sa tête, ramasse sa planche, et s’éloigne en balançant les épaules au rythme d’une musique que je n’entends pas. Les familles discutent par petits groupes sur la place, au milieu des badauds habituels. J’ai gardé mon écharpe tricolore et je l’enlève prestement. Le marié qui me voit faire, vient vers moi en se secouant pour faire tomber le riz et les confettis.

-On peut faire une photo avec vous, monsieur le maire,  avec l’écharpe si vous voulez bien ? -L’écharpe n’est pas obligatoire, lui dis-je, ni la Marianne, ni la photo du Président, rien n’est obligatoire sauf la lecture des articles de loi et la question du consentement mutuel. Le reste c’est juste la tradition.  Je ne mets l’écharpe que pour qu’on me reconnaisse.

Entre le marié et son épouse qui doivent faire chacun une tête de plus que moi, je me sens idiot avec mon mètre soixante-dix-huit un peu tassé et l’écharpe tricolore en bandoulière. On a besoin de rituel, rien à dire, on veut un maire qui a l’air d’un maire, un mariage qui a l’air d’un mariage. Il y a à peu près autant de Pacs en France que de mariages. Un peu moins depuis que les personnes du même sexe peuvent se marier. Mais le Pacs est un contrat qui se fait chez un notaire ou sous blanc-seing, puis qu’on enregistre à la mairie sans cérémonie. C’est l’article 512.

– Vous rêvez, monsieur le maire ? – Ce n’était pas vraiment un rêve, une simple remarque que je me faisais. Je peux vous demander pourquoi vous vous mariez ? – C’est une question, ça ?  Juste quand j’allais vous proposer de venir boire un verre de champagne à la maison ! – Ne vous fâchez pas, le garçon là-bas, avec le skate et la capuche est venu me dire qu’amour et mariage ce n’était pas la même chose. – Lui, là-bas, intervient la mariée qui n’avait encore rien dit, lui, c’est un de mes élèves, je suis prof de sport, un coquin qui me regarde par en dessous. – Ne fais pas l’innocente, tu sais bien qu’il est amoureux de toi ! D’ailleurs tous les garçons du collège sont amoureux de toi !

Pas sûr de vouloir assister à une querelle de (tout) jeunes mariés, je leur dis que je n’ai malheureusement pas le temps d’aller boire du champagne. Et, rentrant dans la mairie pour ranger la fameuse écharpe, je pense à cette notion de consentement. Consentez-vous à prendre Alain pour époux, à prendre Isabelle pour épouse. Pourquoi ce mot ? Pourquoi ne pas demander : voulez-vous prendre Alain pour époux, désirez-vous prendre Isabelle pour épouse, êtes vous d’accord pour le prendre pour époux ? l’acceptez vous comme épouse ? Consentir : sentir, ressentir ensemble, mais aussi admettre comme vrai, avec parfois une connotation négative : je consens à l’épouser comme je consens à payer mes impôts. Qui ne dit mot, consent ! J’ai prononcé si souvent cette phrase sans l’interroger : consentez-vous à prendre pour époux/épouse ? Rassurant, le dictionnaire Robert me dit : assentiment accordé à une assertion, acquiescement donné à un projet.

Mais ensuite : prendre pour époux ? Pourquoi pas : épouser ? Isabelle voulez-vous épouser Alain ? Oui, monsieur le maire. Peut-être que ce serait trop simple, trop direct, alors rendons les choses plus alambiquées: consentez-vous à prendre Alain pour époux ? Je regarde par la fenêtre, la noce s’en va, les mariés s’éloignent et le jeune skateur à capuche les suit des yeux. J’imagine sa tristesse. Pourquoi, en voulant être juridiquement incontestable, toute formule institutionnelle devient elle compliquée et même confuse ? Et le mot époux d’ailleurs, il se distingue en quoi du mot mari ? Ah non ! je ne vais pas recommencer.

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