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Fuck you too !

Fuck, mot présent dans la bouche de mon fils (14 ans) à toute occasion comme on disait merde ou zut ! Ou mince, faisait ma mère. Ou « mercredi » ! lançait une vieille tante du bout des lèvres. Ou putaing con comme on dit à Toulouse. Fuck you de l’Américain et du cinéma ! En 1965, Jim Morrison (1943-1971) chanteur des Doors, avait été arrêté et interdit de scène pour avoir chanté « Father, I want to kill you, Mother, I want to fuck you all night long ». Il est dommage de résumer le personnage génial et fascinant de Jim Morrison à cette phrase qui l’a pourtant fait connaître du grand public. Et du même coup a mis le mot dans toutes les bouches. La biographie que Jean-Yves Reuzeau lui a consacrée en 2012  (Folio biographie,  inédit -Gallimard) s’intéresse au Morrison poète, intellectuel, étudiant cultivé amateur de peinture, devenu chanteur par hasard. La drogue fait évidemment partie de l’histoire. Morrison est mort à Paris probablement d’une overdose et de nombreuses légendes entourent cette mort. Wikipédia en colporte quelques unes. J’en ai entendu d’autres de la part de témoins plus ou moins directs comme le peintre Jean-Paul Chambas. Agnès Varda qui était une amie en a raconté d’autres encore. Ce qui est certain c’est que sa tombe est au cimetière du Père Lachaise et que les visiteurs venus du monde entier y sont nombreux. Que son buste a disparu de la tombe et qu’on raconte qu’il était devenu l’objet central de cérémonies plus ou moins secrètes. Si les Beatles et les Rolling Stones disent le côté anglais des années 60, Jim Morrison en est le versant californien. Ecoutez le long poème « An american Prayer » qu’il avait écrit et dit et que les Doors ont mis en musique sur sa voix, après sa mort. Il me semble difficile de faire mieux revivre la face tragique des années 60 sur la cote ouest.

Fuck, ici et là, y sonne comme phoque en français. La blague est bien connue  sur le bassin d’Arcachon ou un phoque, célèbre pour revenir régulièrement sur la plage de Lacanau, a été baptisé du doux nom de You. Revoilà Phoque You disent les locaux.

Quand je vivais en Ecosse, les natifs évitaient soigneusement le mot fuck qui sonnait américain. A l’hiver 1998, j’ai passé une semaine dans l’Archipel des Shetlands, précisément à Lerwick la capitale administrative. J’avais été invité à organiser une exposition de gravures contemporaines françaises au Shetland Museum and Archives. Un petit avion m’avait déposé, avec quelques gaillards venus faire un pause sur le continent avant de retourner sur leur plate-forme pétrolière. L’atterrissage sportif dans la semi-tempête ne les avait pas inquiétés, alors pourquoi m’inquiéter moi-même. Je crus un instant que nous posions sur la mer, mais non, l’avion rebondit gentiment et finit sa course sur la piste. Passés l’accrochage et l’inauguration de l’exposition, je n’avais pas grand-chose d’autre à faire qu’à attendre patiemment que le temps me permette de rentrer. A la manière locale, au pub. Les habitants travaillaient pour la plupart sur les plates-formes pétrolières en mer et les autres, je ne sais pas. C’était beau, plat et rocheux, triste à pleurer, étrillé par mille vents venant simultanément des quatre points cardinaux, sans repli possible, sans abri pour oublier de frissonner. Entre deux bières, j’errais parmi les moutons bien plus nombreux que les herbes folles.  Ils étaient partout, partout chez eux, même sur l’inévitable terrain de golf au sud de l’ile. J’étais hébergé chez une jeune prof française parachutée là dans un improbable échange d’enseignants. Son bébé pleurait toutes les nuits et je n’étais pas pressé de rentrer chez elle. J’attendais la fermeture du pub à six heures du soir pour les rejoindre. Elle était bretonne et trouvait le climat à son goût, un peu humide peut-être ! Elle profitait de ma présence pour dormir un peu et me laissait calmer l’enfant. Pour faire filer le jour, il me restait l’unique promenade, celle qui bordait les cotes. De temps en temps, je saluai un autre promeneur, je connaissais tout le monde parce que toute l’ile était venue au vernissage – enfin un événement -et tout le monde me connaissait : j’avais fait la une du Shetland Times, une gravure sous le bras. L’objectif avoué de cette promenade était d’admirer les bateaux naufragés qui côtoient l’ile. Tankers perdus et autres cargos égarés, dont il ne reste que la poupe dressée ou la quille en l’air, s’alignent témoignant de la rigueur des éléments. On va de l’un à l’autre, suivant un sentier balisé, comme on admirerait les ruines d’une cité antique. La mer continue de battre les flancs de ces navires échoués, spectacle méditatif et fascinant qui laisse le promeneur perplexe. Dès le premier jour, et c’est là que je voulais en venir, un beau phoque avait décidé d’accompagner ma promenade. Il me suivait, sautant entre les vagues et anticipant mon déplacement. Par moment le chemin s’éloignait du rivage rocheux et je ne voyais plus mon phoque familier mais il m’attendait quand je réapparaissais au détour du sentier ayant l’air content de me voir comme un animal qui fête le retour de son maitre. Le troisième jour il était là et le quatrième encore. J’étais un peu déçu, quand au pub, on m’apprit qu’il faisait ça avec tout le monde. Mais enfin, il était là pour moi et c’était l’essentiel.

Le temps était trop mauvais pour que le ferry d’Aberdeen circule, je décidais donc de reprendre le petit avion qui m’avait amené. Je pris mon walkman pour écouter « An american prayer » et je rentrais à Aberdeen balloté comme un cargo dans la tempête, sans dire un seul fuck.

Fuck Voltaire

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