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Écrivains secrets

Il faut avoir des écrivains secrets et dévoiler leur nom de temps en temps, sans dire pourquoi on les aime. Je pique cette citation à l’un de ces écrivains inconnus ou mal connus, Michéa Jacobi. Promeneur marseillais, dessinateur, érudit et modeste, sarcastique et tendre, il écrit des croquis courts accompagnés de dessins secs et précis. Je l’ai découvert par hasard il y a quelques années, avec un abécédaire yiddish, retrouvé avec un autre abécédaire sur la marche, intitulé « Walking class heroes » (ne pas confondre avec la chanson de John Lennon, « A working class hero » … is something to be). Ces deux livres et quelques autres composent une part d’un ensemble de 26 livres, dont certains sont encore à venir. Chaque livre comprenant 26 vies (comme les lettres de l’alphabet bien entendu), l’ensemble fera 676 vies miniatures, qu’il appelle déjà « Humanitas elementi ». Rien à voir avec les « Vies minuscules » de Pierre Michon qui exaltent la grandeur des petites gens en de longs textes lyriques. Michéa Jacobi fait dans le bref et le sobre. Faisons comme lui, deux mots sur un livre paru en 2016, fait pour regretter la réclusion, même forcée. « Renonçants » (ce néologisme est le titre), sous titré : 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Des portraits qui vont de Brigitte Bardot à Fra Filippo Lippi en passant par le pape Célestin V, Saint Hilarion ou le dendrite Upagupta. Tels des « naufragés d’un monde d’orages », les personnages hésitent entre un provocateur gai, Diogène, l’ermite prosélyte et amoureux de la vie, un anti-mondain professionnel, Eucher de Lyon et un prédicateur à la cour de Charles Quint, Guevara Antonio, en lequel il voit une sorte de précurseur de Che Guevara. J’attends les livres suivants de ce monsieur avec patience (édités chez Climats, Parenthèses et La Bibliothèque).

Autre écrivain pour happy few littéraires, Ghérasim Luca, roumain écrivant en français, mort à Paris en 1994. Poète d’une ironie merveilleuse qui rhabille notre langue en (nous) la découvrant. Voir dans son recueil « Paralipomènes » un extrait du poème « prendre corps » qui fait plusieurs pages :

Je te lune/ tu me nuage/ tu me marée haute/ Je te transparente/ tu me pénombre/ tu me translucide/ tu me château vide/ et me labyrinthe/ Tu me paralaxe/ et me parabole/ tu me debout/ et couché/ tu m’oblique/ Je t’équinoxe/ je te poète/ tu me danse/ je te particulier/ tu me perpendiculaire/ et soupente/ … / Je te flore/ tu me faune/ je te peau/ je te porte/ et te fenêtre/ tu m’os/ tu m’océan/ tu m’audace/ tu me météorite/ je te clef d’or/je t’extraordinaire/ tu me paroxysme/ tu me paroxysme/ et me paradoxe/ je te clavecin/ tu me silencieusement/tu me miroir/ je te montre/…/

 

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