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Because the Night

J’ai rencontré au Louvre Patti Smith, l’interprète culte de « Because the Night ». Elle devait être le dernier « Grand Invité » du Musée en 2014, selon un concept annuel dont je m’occupais, commencé avec Robert Badinter en 2005, Toni Morrison en 2006 et beaucoup d’autres. L’idée venait de Martin Kiefer qui travaillait au service des expositions et qui est aujourd’hui chargé de l’art contemporain.  Il m’a offert « Just kids », le livre de Patti Smith, le 3 octobre 2011, le petit mot daté qui l’accompagnait, est resté entre les pages avec un trèfle à quatre feuilles que m’avait offert Barbara. En hors sujet, un mystère que je n’éluciderai jamais : Barbara, mon épouse, trouve des trèfles à quatre feuilles à tout bout de champ, elle me les donne et je les laisse généralement dans le livre que je suis en train de lire. Ce qui fait de ma bibliothèque l’endroit le plus chanceux de toute la maison.

J’ai rencontré Patti Smith avec beaucoup d’émotion quelques jours plus tard. Elle venait de chanter à l’Olympia, à Saint Eustache et partait pour une tournée européenne. La chanteuse qui avait fait vibrer ma génération, qui avait symbolisé pour moi tout ce que l’Amérique pouvait nous donner de plus new-yorkais au sens créatif du terme, était redevenue à la mode et remplissait à nouveau les grandes salles avec des spectateurs plus jeunes que mes enfants. Je la savais née en 1946, et elle est arrivée, telle qu’elle avait toujours été, mince, androgyne, en chemise d’homme et pantalon de toile, sans apprêt, le cheveu devenu gris et le menton fier, People say ‘beware !’ / But I don’t care / The words are just / Rules and regulations, comme elle le chantait dans « Horses » son album culte de 1975. Martin Kiefer qui appartient à cette nouvelle génération était avec moi et tremblait plus encore que moi. Patti Smith avait tout connu, de la grande époque new-yorkaise avec Allen Ginsberg en passant par Bob Dylan, les punks qui reconnaissaient en elle une égérie, et le rock, évidemment.

Elle est revenue ensuite chaque fois qu’elle passait par Paris, c’est-à-dire souvent, tant cette ville est importante pour elle, parfois pour chanter, pour exposer sa peinture (Fondation Cartier) ou présenter le livre « M Train » la suite de « Just Kids ». Nous avions décidé d’un programme et nous le construisions petit à petit avec Stéphane Malfettes qui me succéderait ensuite au Musée. L’idée était qu’en mai 2014, elle s’installe chaque jour dans une salle différente et qu’elle traite rapidement d’un sujet qui l’obsède, l’anniversaire d’un ami ou d’un écrivain ou la découverte d’un livre (Modiano), une rencontre (la fille d’Albert Camus), d’un poète (Rimbaud chez lui) et beaucoup de souvenirs de morts qu’elle a aimés ou simplement croisés. Trente brefs moments annoncés le matin même sur Internet.

Au même instant le nouveau président du Louvre décidait d’abandonner cette idée de « Grand Invité » qui avait marquée toutes mes années au Musée. Adieu donc Patti Smith.

Dans « Just kids » (Denoel) elle tenait la promesse qu’elle avait faite au photographe Robert Mapplethorpe (mort du sida en 89) de raconter leur vie commune qui dura quelques années – en particulier au « Chelsea Hotel » de New-York où je ne l’ai pas croisée. Elle publia ensuite deux volumes autobiographiques, « Glaneurs de rêves » (Gallimard) et « M Train » (Gallimard) et en 2018 « Dévotion » (Gallimard) qui est une réflexion sur les raisons qui la poussent à écrire, en particulier à Paris. Elle y cite les sujets que nous avions abordés au Louvre.

Dans la série du Monde « Je ne serais pas arrivée là si… » du 15 avril 2016, Patti Smith dit à Annick Cojean : « « Ce n’est pas que les morts ne parlent pas, disait Pasolini. C’est qu’on a oublié comment les écouter. » J’ai lu cette citation avant même d’être concernée par une perte douloureuse, et ce fut très instructif. C’est comme Jim Morrison qui chantait : « You can’t petition the Lord with prayers. » Il faut faire le vide en soi et attendre. De sentir Dieu en vous. Ou votre mère. Mais on ne peut rien exiger. Juste être ouvert à la visite et se sentir reconnaissant lorsqu’elle se produit. Ce n’est pas très différent de Jeanne d’Arc qui entendait des voix ou de Bernadette de Lourdes recevant la visite de la Dame. Elles ne commandaient rien. Ce n’est ni un tour de magie ni un spectacle de cirque. Ce n’est pas non plus scientifique. Mais c’est le côté poétique de la foi ».

Le jour où j’avais accompagné Patrice Chéreau de passage au Louvre pour qu’il assiste à l’ouverture de la Joconde, moment annuel privé où l’on sort la dame de sa boîte pour contrôler son état, Martin Kiefer est arrivé avec Patti Smith. Chéreau et elle ne se sont pas remarqués, malgré les présentations.  Peut-être étaient-ils trop fascinés l’un et l’autre par la Monna Lisa ?

 

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