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Kafka au cœur de la bibliothèque

Un lien que Paul Mirat a mis ce matin sur sa page Facebook (merci Paul) traite de notre rapport à nos propres bibliothèques. L’article signé Anguille sous roche (et qui dit tirer ses sources de « Big Thing ») nous apprend que les Japonais appellent Tsundoku la pratique qui consiste à acheter des livres uniquement pour les mettre sur des étagères. Si j’en crois les réactions au post de Paul Mirat, nombreux sont ceux (salut Pierre-Henri Ardonceau et Marie- Luce Cazamayou) qui partagent cette habitude, ou manie si l’on veut. Le texte fait allusion à la bibliothèque d’Umberto Eco que j’ai connue à Milan, l’année où j’ai travaillé avec lui pour le Louvre, j’en ai déjà parlé ici. L’auteur rappelle le calcul d’Umberto qui avait plus de 35.000 livres sans compter ceux de sa maison de campagne. 70 ans de lecture, un livre par jour, 25.550 jours, le calcul est vite fait, d’autant plus que les livres de sémiologie –pour ne citer qu’eux- nécessitent une lecture plus longue, même avec le cerveau d’Eco. L’article cite ensuite une autre source, Nassim Nicholas Taleb, statisticien de la probabilité dont le livre « The black Swan » bien que best-seller, n’est pas dans ma bibliothèque (j’hésite à le commander sur Amazon.com pour 5$30, plus frais d’envoi). Taleb développe ce paradoxe : les livres de notre bibliothèque qu’on n’a pas lus, ont, de ce fait, même plus de valeur que ceux qu’on a lu : ils sont le devenir de notre savoir, une « anti-bibliothèque », terme que Anguille sous roche reprend à son compte. J’ai donc couru à la mienne –de bibliothèque- qui me regarde avec tendresse, contrairement à celle de Taleb qui le dévisage de façon menaçante. La semaine dernière elle m’a permis de donner la Métamorphose à mon fils dont la prof de français n’avait proposé qu’un extrait. Je me suis rendu compte que j’en avais quatre versions. La première achetée en 1962 à Beauvais, j’avais 14 ans et je rendais visite à mes grands-parents qui vivaient à la campagne dans le coin. La couverture rouge et jaune, livre de poche n° 322 (édition 1955, j’ai un tirage en 58) m’avait beaucoup impressionnée avec son dessin au graphite noir d’un cafard stylisé et, au dos, une photo de Kafka très jeune, portant chapeau melon et col dur, avec un chien à son côté. Au-dessous, une citation de Roger Nimier que je relis aujourd’hui et que je trouve banale mais dont je me souviens qu’elle m’avait donné envie de lire cet auteur.  La seconde édition est en folio, édition 1976, n°74, Gallimard vient de créer sa propre collection de poche et reprend en partie les droits à Hachette. Cette fois, l’illustration est signée. Elle est de Jean Gourmelin (1920-2011), dessinateur très connu à l’époque qu’on comparait souvent à Topor et qui a eu une belle rétrospective au Centre Pompidou en 2008. Avec ses deux personnages enroulés l’un à l’autre comme deux momies tête bêche, elle n’a pas dû plaire car l’éditeur en a proposé une autre dès l’année suivante, une espèce de monstre mi animal, mi végétal dessiné par Jean-Claude Eyraud, dont je n’ai pas trouvé de traces. C’est la troisième version de ma bibliothèque et elle appartient à mon frère, je le découvre à la page de garde. Ce qu’elle fait là ? Je ne sais pas ! La quatrième version, enfin, est en allemand, dans un ensemble de huit volumes, tous noir avec la signature en blanc de Kafka sur chaque couverture. Publié chez Fischer et intitulé « Die Kafka Kassette » il comporte un volume de récits (Erzählungen) dans lequel on trouve « Die Verwandlung », mot qui veut dire la modification ou la transformation et si l’on veut la Métamorphose. Le mot Métamorphose existe aussi en allemand, mais Kafka ne l’a pas choisi. Autre différence, la nouvelle intitulée die Verwandlung n’apparaît qu’au milieu du livre après une vingtaine d’autres récits qui accompagnent ce texte, notamment le Verdict (Das Urteil).

Mes Kafka en français sont traduits par Alexandre Vialatte. Il a utilisé le mot « vermine » pour désigner ce que le héros est en train de devenir. C’est une traduction possible de Ungeziefer, le mot utilisé par Kafka, même si on imagine volontiers un cloporte ou un cafard géant, mots que Vialatte va utiliser ensuite pour éviter les répétitions et même celui de coléoptère. Il a aussi traduit le prénom Gregor en Grégoire. Depuis le début, les germanistes critiquent les traductions de Vialatte. Ils nous apprennent que c’était sa femme qui était germaniste et qu’elle était souvent absente, ce qui se sent dans certains passages. En 1993, Milan Kundera, dans « Les Testaments trahis » (retrouvé dans ma bibli) consacre un long chapitre à l’heureuse trahison de Max Brod que Kafka avait chargé de détruire tous ses manuscrits. Ce qui n’est d’ailleurs pas le risque couru par la Métamorphose qui avait été publiée dès 1915. Il s’en prend, entre autres questions de traduction, à celle que Vialatte a donnée de Kafka. Avec tout le respect dû à cet écrivain français qui a découvert Kafka en Allemagne dès 1925 et l’a fait connaître en France, avec tout le respect dû à son talent de chroniqueur (cf collection Bouquins), Kundera attire l’attention des éditions Gallimard sur les « libertés fautives » prises avec le texte original qui selon lui, dénaturent l’esprit même du texte en le francisant. Au même moment, des érudits germanistes et universitaires s’étaient attaqué à de nouvelles traductions.  Gallimard voulut faire retraduire Kafka, mais les héritiers de Vialatte s’y opposèrent avec procès à la clé (on ne veut pas imaginer que les importants droits d’auteur y sont pour quelque chose). Dans sa nouvelle édition, Claude David utilisa un subterfuge : le texte de Vialatte était accompagné d’innombrables notes en fin de volume qui proposaient une traduction alternative à chaque erreur ou imprécision. Malheureusement ça rendait le livre difficile à lire. Maintenant tout cela est réglé et Kafka est dans le domaine public. On peut trouver la Métamorphose dans la traduction de Claude David en folio classique pour 2€, celle de Bernard Lortholary, chez Garnier Flammarion. Je soupçonne d’ailleurs mon frère qui vit avec la fille de ce grand germaniste, d’avoir cette traduction et de se désintéresser de l’ancienne. J’ai vu sur internet de nombreuses illustrations de couverture de cette Métamorphose, comme si aucune ne pouvait être vraiment satisfaisante. En 2018, le premier volume Kafka de la Pléiade est paru avec les deux traducteurs déjà cités et d’autres sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, et l’on aura bientôt tout Kafka en français dans un ensemble, romans, nouvelles, lettres et commentaires, digne de la version allemande. Ma bibliothèque piaffe d’impatience. Un dernier mot. Ma femme autrichienne a commencé à nous lire en famille à haute voix, die Verwandlung (la métamorphose en question). Lecture fascinante, d’une langue qui s’invente, un allemand personnel, soigné, diagonal, presque incompréhensible pour moi. Dans la préface du livre allemand, j’apprends que si l’allemand est entièrement sa langue, dans la Prague de l’Empire Austro-hongrois et son contexte familial, avec sa fascination pour les mots, Kafka se laisse imprégner par les autres langues qui le touchent : l’Allemand de Bohême, le Tchèque et le Yiddish. Un exemple ? Le nom de Gregor Samsa, le héros de la Métamorphose viendrait du Tchèque samota qui veut dire solitude.

Je raconte cette histoire parce qu’il me semble qu’aller vers sa bibliothèque c’est faire une triple promenade : dans son passé, dans les textes et dans l’histoire de la littérature.

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