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Digression en bibliothèque, 2

J’ai accumulé des livres pendant des siècles et à un moment je ne savais vraiment plus quoi en faire. Isabelle Seguin une amie compatissante et son mari Gilles Achache ont accepté que je les mette dans leur cave en banlieue parisienne, entre deux déménagements. Une montagne de cartons plus ou moins écrasés qui attendaient que je revienne en France et dont une crue a noyé une bonne part et parfumé l’autre moitié au moisi. J’en ai jeté plusieurs centaines et tenté de sauver ceux qui m’inspiraient encore de l’affection. Puis ça a recommencé et les livres se sont accumulés, attachés et attachants. Ne disparaissant qu’au hasard des visiteurs. Évidemment ce sont les bons livres qui partent entre les mains des amis bien intentionnés. En arrivant à Orthez, nous avons eu l’idée, Barbara et moi, d’entasser nos deux bibliothèques dans la grange en tas de quelques centaines sous des bâches en plastique pour les protéger du froid, des souris et des hommes. Ce n’était plus une bibliothèque mais une installation d’art contemporain triste. Puis vint le jour où la grange est devenue une maison et où un ensemble de rayonnage digne de ce nom a été mis à la disposition des livres. Très insuffisant. Aujourd’hui, contrairement à ce que nous avions prévu, ils se répandent partout, dans toutes les pièces et même le garage, tels un virus venu de Chine. Leur classement actuel est semblable au chaos des Nations unies. J’ai tenté plusieurs fois d’y mettre bon ordre en portant un Casque bleu. J’ai fait un premier rangement long, incertain  et douloureux, mais c’est sans issue, comme l’écrit Perec dans « penser/classer » (ouvrage culte de ma bibli).

Bon an, mal an, votre bibliothèque finit quand-même par vous ressembler ou plutôt vous finissez par ressembler à elle. Exemple ? Je parle d’elle et elle me tend immédiatement deux ouvrages à commenter qui glissent légèrement du rayonnage. Alberto Manguel qui a écrit tellement sur sa bibliothèque installée dans une grange du Poitou, qu’il a fini par la rejoindre. Ok, je prends son « Histoire de la lecture » puisque la bibli m’y incite. Ah ! voilà la raison : j’y découvre deux étiquettes de vins que j’ai jugé bon de décoller et de garder : un Graves, un château Brochon 1993, dont je n’ai aucun souvenir et un « Hautes Côtes de Nuits » non daté ce qui n’est pas bon signe. Voilà, vin et livre, comme la petite collection « Ecrivins » dirigée par Sylvie Gouttebaron chez Stock dont j’ai quelques ouvrages quelque part. Le second livre jailli du rayonnage est l’oeuvre d’un Conservateur général des bibliothèques qui s’est installé à la campagne en Normandie, ça doit être un tic des amoureux de livre ou bien le simple besoin de place (comment caser 10.000 livres en ville si l’on n’a pas les moyens d’Umberto Eco ?), « Promenades sous la lune » (Grasset, 2008). Maxime Cohen aime tous les genres de livres et le sien est très beau. Il se lit attentivement ou se parcourt vite (il le suggère) comme une bibliothèque, métier oblige, passant de Proust – il cite Gérard Genette : « Résumé exact de la Recherche : Marcel devient écrivain » –  aux questions cruciales de ponctuation et finalement à la question non moins cruciale et éminemment littéraire du livre de cuisine. Les miens sont ici et là, rayon livre d’art, rayon littérature, rayon recettes et sûrement encore autre part. Vous avez compris que ma bibliothèque est inutilisable et même incompréhensible pour tout autre que moi.

 

 

 

 

 

 

 

Les livres entassés dans le grenier vus par une amie peintre

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