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Ranger sa bibliothèque, suite et fin

Tous les professionnels des bibliothèques se posent à un moment ou à un autre la question de la pertinence des classements. J’ai travaillé quatre ans à la Bnf, sur les deux sites parisiens, François Mitterrand et Richelieu et je ne vais pas refaire les débats. D’ailleurs je serais bien incapable de choisir entre les vieilles méthodes Dewey, Brunet, Clément et des systèmes plus récents influencés par des logiciels sophistiqués. A ma modeste échelle de dix/douze mille ouvrages, je ne veux pas de projet de classement professionnel, mais garder un rapport physique et instinctif avec les livres, lié à ma propre vie. Chaque livre, ou groupe de livre, me raconte une histoire, un moment de mon passé. Exemple simple, j’ai laissé ensemble les livres qui ont accompagné mes études : ethnologie, sciences des religions, histoire des sciences. Quand je les vois dans la chambre à coucher, je me souviens d’un coup d’œil à quel point j’appartiens à la génération du structuralisme et combien j’ai été influencé par cette pensée. Plus tard j’y ai joint les livres de et sur la psychanalyse qui voisinent gentiment pour moi avec Lévi-Strauss, la collection Terre Humaine, Roland Barthes ou Mircea Eliade. Plus tard je me suis consacré à l’histoire de l’art et mon bureau est devenu l’endroit où je peux préparer mes cours, le salon, plus haut de plafond, étant réservé aux albums et aux catalogues à cause de leur format. Là chaque personne qui passe les prend et les remet au hasard et le désordre leur devient naturel. Que reste-t-il dans la salle de bibliothèque proprement dite : le champ sans fin de la fiction d’un côté, plus ou moins rangée par langue et siècle, la philosophie, les sciences humaines, l’histoire, le cinéma, la critique littéraire, j’en passe. Dans le couloir, la poésie s’entasse et des séries entières d’éditions plus ou moins complètes, Balzac, Hugo, Artaud, Simenon cohabitent avec la Cosmopolite (que de grands auteurs étrangers) et les romans policiers. Les bandes dessinées sont restées dans le garage, puis rejoignent la chambre de notre fils au fur et à mesure de ses envies. Enfin, pour simplifier on a mis tout ce qui était de langue allemande ou traduit de l’allemand dans le bureau de Barbara.

Aujourd’hui, on me demande de ranger tout cela avec l’aide de jeunes étudiants compétents qui savent manier Excel. Je n’ai qu’une seule raison d’accepter : envisager l’utilisation par d’autres de cette bibliothèque après ma mort. Mais je doute qu’elle connaisse un meilleur destin que celui des bibliothèques d’amis (je pense à Jean-Yves Pouilloux ou à Robert Bréchon)  qui viennent de mourir : la dispersion. Alors, à quoi bon ?

Barbara qui lit par dessus mon épaule, n’est pas sensible à l’ironie de mes propos, trouve que ma conclusion est trop pathétique et pense que classer cette bibliothèque a du sens en soi, ne serait-ce que pour faire le tri. Alors d’accord, éliminons les doublons et autres romans récents, gardons le désordre matériel des rayonnages et créons, merci étudiants, un fichier Excel pertinent. Avec une rubrique indispensable que seul je pourrai remplir: valeur sentimentale de l’ouvrage.

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