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Rencontre au Père Lachaise

De temps en temps je vais au cimetière du Père Lachaise pour une petite promenade littéraire. Pas besoin de guide. Au hasard des tombes, je vais d’écrivain en écrivain, tentant –le plus souvent vainement- de me souvenir d’autre chose que ce que l’épitaphe raconte. En cette matinée de la fin du mois de mai, la balade est presque joyeuse et ne pas connaitre tous ces auteurs qu’une pelletée de terre a enseveli avec leurs livres me plait.  Celui là, Gérard de Nerval le désespéré, je le connais comme tout le monde, et quand un break gris et noir ronronne derrière moi, je m’écarte pour laisser passer le mort pressé. Corbillard contemporain, marqué d’un signe discret, une marque célèbre de pompes funèbres et dont le diesel mal réglé fait tousser la jeune femme solitaire qui le suit. Elle a l’œil mi-clos de circonstance et un foulard mal posé sur ses cheveux qu’on devine soigneusement tirés. Ma promenade me pousse dans sa direction. Je prends son pas, je marche derrière elle. Bientôt la camionnette mortuaire s’arrête. Les employés en sortent, ouvrent la porte arrière et attendent. La jeune femme leur fait un signe de tête. Ils prennent le cercueil à quatre, à hauteur de hanches, se glissent entre deux tombes et parviennent à un caveau ouvert. J’y lis de nombreux noms gravés dont beaucoup ont des dates récentes. Tous de la famille R. de B. semble-t-il, nom qui me dit vaguement quelque chose. Oubliant que je n’ai rien à faire là, je m’approche et la jeune femme se tourne doucement vers moi. Je réponds d’un discret hochement de tête à son sourire triste. Les employés des pompes funèbres font glisser prestement la boite de bois clair dans la sépulture, quelques grosses gouttes d’une pluie soudaine résonnent sur le cercueil avec un bruit cristallin, petite musique d’adieu que le ciel propose à cette femme ou cet homme qui va maintenant et pour longtemps tenir compagnie à sa défunte famille. Je regarde les nuages qu’un vent léger exile et le soleil parisien qui revient, chaud et apaisant. -Vous voulez dire quelque chose sur la tombe, un mot pour lui ? me demande la jeune femme qui, toute proche de moi maintenant semble un peu plus âgée, peut-être 25 ans.

C’est donc un homme qu’elle enterre, me dis-je et je bafouille une réponse indistincte qu’elle interprète comme un non. Son profil démodé, sans maquillage, à peine une trace de rouge sur les lèvres, évoque la délicatesse palie par la lumière d’un portrait d’Isabelle d’Este. Je me demande qui était le mort et quels rapports elle avait avec lui. Sa beauté blanche et brune d’un autre siècle me fascine.  Elle s’approche encore de la tombe, y jette une poignée de terre, de cailloux et de poussière qu’elle vient de ramasser. – Qui étais-tu vraiment, dit-elle soudain, criant presque, si ce que tu m’as écrit est vrai, tu étais un monstre, mais je ne peux pas le croire. Je ne te connaissais pas, vraiment non, je ne te connaissais pas !

Elle a la voix rauque et sensuelle des femmes d’Afrique du nord, celle de Claudia Cardinale. Elle se penche, comme pour parler dans le caveau même et les larmes qui glissent sur sa joue claquent sur le cercueil. –Je ne peux pas croire, je ne veux pas que tu aies fait ça pour moi, ce n’est pas vrai ! Dis-le que ce n’est pas vrai ?

-Venez, dis-je la prenant par les épaules et frissonnant à son contact. Un des hommes en noir s’approche d’elle, de nous : – tu as fini ? On peut fermer ? –Oui vas-y, répond-elle en se reprenant, ça va aller. Elle se secoue pour se débarrasser de ma main toujours sur son épaule et se tourne vers moi : -venez, partons d’ici.

Nous marchons en silence un long moment et sortons du cimetière. Sans ralentir, elle fait tomber son foulard, défait ses cheveux et les détend. Ils sont de la couleur sombre de ses cils. En remontant la courte avenue du Père Lachaise, je remarque la maison de Pompes funèbres dont j’ai vu le nom sur le Corbillard. – L’employé semblait vous connaître, dis-je, il vous a tutoyée.

Elle fait encore quelques pas, s’arrête, me regarde d’un air étonné. Les marronniers, toujours les premiers à fleurir, emplissent la rue de leur arome de sucre fade et de résine, l’odeur des boulevards de Paris en mai.

– Vous le connaissiez bien ? vous êtes de sa famille ? un survivant ?

Je comprends qu’elle me parle de l’homme qu’on vient d’enterrer. J’hésite à lui faire un mensonge, mais je ne sais pas trop lequel. M’inventer une parenté lointaine, dire que je suis un cousin de passage dont je viens d’apprendre la mort. Mais comment ? Et puis à quoi bon ?

– Non, je ne le connaissais pas. Je suis là à cause de Gérard de Nerval. Vous saviez qu’il était né un 22 mai, la date d’aujourd’hui.

-Je m’appelle Aurélia, dit-elle, je sais tout de Nerval.

– Vos parents vous ont donné ce prénom à cause de lui?

-Mes parents sont portugais.

Sans nous concerter nous entrons dans le café Gambetta. Fuyant ensemble la terrasse, nous nous installons à l’intérieur sous le grand plafond rouge. Face à face. Je vois ma tête derrière elle dans le miroir, empruntée, mal rasée, je n’aime pas ça et me déplace de manière à ce que son visage cache le mien. Un garçon s’approche, nous tendant d’autorité deux menus. Je regarde l’heure, il n’est pas encore midi. Je dis : – juste un café, pour moi, juste un café ! – Moi aussi dit Aurélia, bien serré.

-Alors il faudra aller en terrasse, ici c’est le service du déjeuner.

Il n’y a pas d’agressivité dans sa voix. C’est comme ça, juste le règlement, rien de personnel. Nous nous regardons, Aurélia et moi, avec un sourire empli d’une vieille complicité, nous nous levons ensemble et nous asseyons sur la terrasse, côte à côte, avec la vue sur la Mairie du XXème arrondissement.

-C’est lui qui m’a fait découvrir Nerval. Quand il a su mon prénom.

Un autre garçon s’approche avec les deux cafés.

-C’est pour vous les cafés ? Le garçon s’éloigne.

-Lui ? Vous voulez dire lui, le garçon?

Aurélia me regarde et cette fois nous rions franchement.

-Bof, lui ou un autre…

Je sens qu’elle ne m’en dira pas plus. Je ne sais pas ce que je fais là. La tristesse compréhensible de cette femme m’attire et me met mal à l’aise en même temps. Son rire n’arrange pas les choses. J’essaye une autre piste.

– Vous m’avez demande si j’étais un survivant ? Pourquoi un survivant ?

 

(Deuxième épisode demain)

 

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