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Rencontre au Père Lachaise

(Deuxième épisode)

Je me suis vu dans la glace du café, tout à l’heure, ma figure grise et mes traits creusés par la fatigue, les joues mangées de barbe. Depuis quelque temps avec le soleil, j’ai commencé à ressortir, à marcher dans le quartier, surtout dans le cimetière, sous prétexte de rendre visite aux écrivains, remettre mes pas dans mes pas. Prudemment. Comment peut-elle le savoir ? J’ai l’air d’avoir vingt ans de plus que mon âge et quand je marche, je croise mes mains dans mon dos, je me voûte volontairement pour avoir l’air d’un vieux sage. A quoi ai-je survécu ? Est-ce que je le sais ? Qui sait de quoi il survit qui fait de lui une de ces ombres qui hantent les tombes ? Un instant j’ai cru que cette complicité avec Aurélia était réelle. Qu’elle savait qui j’étais. Je me tais et elle ne dit rien.

Bientôt le silence n’est plus quelque chose entre nous, il nous échappe. Il devient trop silencieux et elle prend son sac, fouille un instant, sort une enveloppe qu’elle pose devant moi.

-Lisez, dit-elle, prenez l’enveloppe, sortez la lettre et lisez là.

Sa voix qui vient de sa gorge, me trouble toujours, mais j’y entends quelque chose de nouveau, que je ne comprends pas, j’hésite un instant puis je fais ce qu’elle demande. La lettre est manuscrite, plusieurs pages d’une écriture minuscule, difficile à comprendre, les lignes serrées mais inégales, comme si elles tanguaient. Je commence à lire :

Aurélia,

le livre de Nerval concernant votre fantôme s’appelle le rêve et la vie

-Non, lisez dans votre tête, je ne veux pas entendre…

-C’est lui qui l’a écrite ?

-C’est lui.

Je commence ma lecture, j’essaye, Aurélia se lève, soudaine boule de stress elle avance sur le trottoir, revient prend une cigarette dans son sac et repart. Elle s’aperçoit qu’elle n’a pas de feu et elle en demande à un jeune homme qui passe. Il n’en n’a pas non plus. Elle s’éloigne en descendant sur la chaussée, gênée par les travaux encombrants. Je reste avec son sac, sa lettre, son foulard posé sur le dossier de la chaise, je renonce à la regarder, silhouette d’aujourd’hui dans son jean usé, Renaissance avec ses longs cheveux bouclés, lâchés sur le blouson de cuir noir. Je baisse les yeux, les lignes sautent, je relis, je ne peux pas croire ce que je lis. Je reste pantelant. Aurélia revient, jette brièvement un œil sur moi, fouille dans son sac, en sort une petite trousse, file au fond du café… J’ai envie de partir, de poser la lettre, de tout laisser là. Je reprends les premières lignes.

Je suis tombé amoureux de vous à l’instant où j’ai ouvert la porte. Vous étiez debout devant ces fleurs de pierre, en train de montrer un échantillon de marbre à une dame. Vous avez tourné la tête vers moi en me demandant de patienter. Je ne voulais que cela : patienter en vous regardant.

En relisant ces lignes, je suis pris d’une envie furieuse de caricaturer la scène : je suis à vous ! –je n’en demande pas tant ! La suite me fait le même effet.

Vous êtes venue vers moi et je me suis mis à bafouiller, mais comme je venais pour l’enterrement de ma mère, vous vous en souvenez peut-être, vous avez été compatissante et regardé patiemment…

-C’est son métier, crétin, elle passe sa vie à rencontrer des gens qui viennent enterrer leur famille !

… mais je ne pouvais sortir un mot convenable, j’étais écrasé de timidité et j’ai compris à l’instant que vous étiez la femme de ma vie, et que si vous n’étiez pas celle de ma vie, vous seriez celle de ma mort…

-Espèce de fou malade.

… Coïncidence incroyable, le jour même de la mort de maman, je vous rencontrais…

-Une bonne thérapie aurait évité tout ce gâchis.

… J’ai quand-même réussi à vous dire pourquoi j’étais là. Vous avez dit : je m’occupe de tout. Ce qui m’a donné l’occasion de revenir vous voir tous les jours jusqu’à l’enterrement. Ensuite je n’avais plus aucune raison de vous rencontrer. Je ne savais et ne sais toujours rien de vous, mariée, mère ? Je ne vous avais fait aucune confidence et je pensais que vous seriez choquée si je revenais vous déclarer mes sentiments juste après la mort de maman alors que nous n’avions échangé aucun propos personnel. C’est là que l’idée m’est venue…

-Il est fou. Je veux dire : il était fou.

Aurélia ne revient toujours pas. Elle a sûrement compris qu’il fallait me laisser le temps de lire et même de relire cette lettre obsessionnelle.

… Si mon père mourrait, il faudrait bien que je revienne. Or, mon père était impotent, c’est d’ailleurs pour cela que je m’étais occupé de l’enterrement de maman. Un accident malheureux, une chute de sa chaise roulante dans l’escalier et je revenais vers vous. Je suis revenu vers vous.

Je reprends mon souffle. Il l’a fait ? Il ne l’a pas fait ?

Aurélia est revenue. Elle s’assied sans me regarder.

-Je vois que vous l’avez lue, dit-elle.

-Ce n’est pas possible, dites-moi que c’est une invention, un délire, un jeu littéraire morbide influencé par Nerval. Vous avez parlé de Nerval avec lui, vous me l’avez dit. Je stresse, il faut que je mange quelque chose. Garçon !

-Vous avez lu la fin de la lettre. Cinq morts, toute sa famille. C’est moi qui ai fait toutes les démarches. Une succession d’accidents. J’ai cru à une série, ça arrive parfois, je n’ai rien compris, c’est de ma faute, je n’ai rien compris…

Elle est sur le point de pleurer mais le garçon arrive et elle se retient. Il est temps pour moi de sortir de ma léthargie, je commande deux verres de Bordeaux. Nous nous taisons jusqu’au retour de garçon.

-Cinq enterrements et je n’ai rien compris. Comment imaginer une chose pareille. Il avait l’air si gentil. A la fin, au dernier enterrement, il s’est soudain mis à parler, il m’a dit qu’il était tout seul, qu’il n’y avait plus personne dans sa famille. Et puis il m’a parlé de Nerval et il m’a raconté que le poète était très seul et qu’il s’était suicidé, pendu passage d’Enfer, je n’ai pas fait trop attention, c’était un client, mais on se souvient de ce genre de détail. Je n’ai rien compris.

-Il n’y avait rien à comprendre.

Je regarde Aurélia, une jolie jeune femme comme une autre, comme Paris en compte tant, un charme latin et intemporel, qui a rendu un homme fou –ou bien l’était-il déjà ?- sans s’en rendre compte, parce qu’il n’a pas trouvé les mots,  et qu’il n’était pas dans la catégorie des hommes qu’on voit. Je lève mon verre, elle lève le sien et nous les cognons l’un contre l’autre, légèrement.

– A vos amours Aurélia !

Je me lève, pose un billet sur la table et je m’en vais. Sans me retourner, je lui fais un petit signe de la main. Je pense à la dernière phrase de la lettre.

… ainsi vous serez seule derrière mon cercueil, seule avec moi pour ce dernier moment.

 

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