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Un bodybuilder 1

On a gratté délicatement à ma porte et j’ai tout de suite su que c’était mon voisin le bodybuilder. Jacky est si embarrassé de son exceptionnelle musculature, que chacun de ses gestes semble contrôlé pour éviter la casse. Il ne frappe pas à la porte, il l’a caresse, il ne vous serre pas la main, il l’effleure. Quand il mange, on dirait qu’il fait de la broderie au point d’Alençon, quand il ouvre sa boite aux lettres dans l’entrée de l’immeuble, il a l’air de poser un stéthoscope pour écouter le cliquetis d’un coffre fort.

Il y a dix jours je l’avais rencontré au moment où il montait en lisant son courrier. La largeur de ses épaules décourage de le croiser dans l’escalier. J’avais attendu qu’il transporte son immense carcasse jusqu’au palier, je m’étais aplati contre la paroi et je l’avais salué pour qu’il remarque ma présence et ne me réduise pas en poussière par inadvertance bien entendu, car il n’y a pas en lui un soupçon d’agressivité.

-Ah bonjour Antoine m’avait-il dit poliment en agitant la lettre, ce qui a créé un courant d’air jusqu’au dernier étage, c’est la convocation pour la finale du championnat de France, samedi prochain.

-Bonne nouvelle, j’imagine, avais-je finement répondu ?

C’était une litote de ma part. Tout l’immeuble sait depuis Adam (et Eve) que Jacky ne vit que pour ces championnats. L’année précédente, il n’était que quatrième ! Au pied du podium, criant à l’injustice. Enfin non, ne criant pas, ce n’est pas son genre : murmurant à l’injustice serait plus juste. Il y avait deux frimeurs, nous a-t-il répété pendant des semaines en ruminant son malheur, deux truqueurs grand-large. Personne n’avait osé lui demander comment on pouvait tricher à un concours de bodybuilding et surtout personne ne s’était avisé de le contredire. Malgré la douceur proverbiale de Jacky, on sentait tous que le sujet était sensible. Puis Jacky s’était ressaisi et avait repris l’entrainement plus dur que jamais. C’est simple, sa vie était minutieusement réglée, à chaque jour, à chaque heure son exercice, qu’il nous détaillait en anglais, car le vocabulaire entier de cette pratique est exclusivement américain. Nous opinions du chef en entendant ses upper workout, ses wide lat pull down, lateral raises ou ses db fly, débités avec un délicieux accent de Toulouse. Ho hisse à la maison en développé couché, boum boum ensuite au club qui le sponsorisait.  Le soir il était videur dans une boite gay. Il restait devant la porte de 10h à 4h, faisant de temps en temps jouer ses muscles dans son costume sur mesure, ce qui, d’après lui, suffisait à décourager « les petits malins venus casser du pédé », et on voulait bien le croire.

 

Et aujourd’hui, le voilà qui gratte timidement à ma porte. J’ouvre donc, et en entrant Jacky m’écarte d’un léger mouvement du bras qui me projette jusqu’au canapé du salon. A sa décharge je vis dans un « une pièce cuisine » que l’agent immobilier appelle un studio tout confort.

– Pardong Antoine, dit Jacky, je ne voulais pas te bousculer, je me suis emporté.

– C’est plutôt moi que t’as emporté. Assieds toi, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

On est samedi fin de journée, la finale a eu lieu dans l’après-midi et il ne faut pas être madame Irma pour deviner que ça ne s’est pas passé comme il le voulait. Est-ce qu’il est encore au pied du podium, quatrième, l’horrible place sans médaille ? Je vais chercher deux verres et une Vittel dans la cuisine (en réalité je tends le bras vers le coin cuisine), les remplis et en lui en tends un. Je m’attends au pire.

-C’est mon chien Momo, il mange mes chaussettes.

-C’est pas nouveau Jacky, tout l’immeuble est au courant, on ne laisse pas une porte ouverte sans craindre de le voir débouler pour nous mâchonner la socquette !

-Oui, mais maintenant il les vomit.

-Voilà une bonne nouvelle, avant il les faisait sur le trottoir, des montagnes de laine parfumées à la crotte !

-T’aurais pas autre chose à boire ? La Vittel, j’en ai fait le tour…

-Ben je croyais…

Gulp, je me retiens de dire … qu’avec ton entrainement, ta discipline de champion, l’alcool n’est pas une potion magique ! Je me lève, vais jusqu’à ma réserve secrète et rapporte une bière.

-C’est tout ce que je peux faire pour toi.

Il attrape la boite et la regarde incrédule.

-Ca s’ouvre avec les dents ?

-Tu tires sur le petit crochet là, très très doucement.

Mais aucun de ses doigts qui sont épais comme mes bras ne peut faire une opération aussi précise. J’attrape la canette et l’ouvre pour lui. Elle me gicle au visage, ce qui a pour effet de le mettre au bord des larmes. Me voilà couvert de bière, encore moulu d’avoir été jeté comme une vieille chaussette. Pourvu que Momo n’entre pas. Je croyais qu’il riait mais les larmes de Jacky sont des vraies larmes et je ne vois plus qu’une solution : le faire parler avant qu’il ne s’effondre complètement, lui et ses cent cinquante kilos compacts de muscles intransportables.

-Allez, vas-y, dis-moi, raconte. Pourquoi ça n’a pas marché, cette fois ? Tu es encore quatrième ? Les deux tricheurs sont toujours là ?

Il verse délicatement la bière dans le verre à moitié plein de Vittel en regardant le mélange d’un air désespéré.

-Je ne suis même pas classé ! Il y a un barrage, on garde les dix meilleurs, puis les cinq qui s’affrontent. Je n’ai même pas passé le premier barrage.

-C’était quoi le problème ? Une mauvaise préparation ?

-J’étais parfait, totalement au point. Une heure avant, j’ai fait les séries de rapides qui font bien saillir les muscles, vraiment j’étais parfait, Schwarzenegger dans ses meilleurs jours.

-… ?

-Il me restait une heure avant le barrage. Ca allait être sans problème… un jeu d’enfant.

-Tu as le sens du suspens, en tout cas.

-J’ai décidé de faire un petit tour dans le bois de Vincennes, à côté de la salle, une petite promenade pour respirer, me détendre, trouver le bon rythme. J’étais bien, en paix avec mon corps, c’est important la paix avant l’épreuve. Et je suis rentré pour m’enduire d’huile et d’onguent, comme on fait, chaque muscle apparait parfaitement dessiné par chaque mouvement, sous la lumière latérale des projecteurs.

-Et alors ? et alors ? dis-je comme dans la chanson de Henri Salvador…

– Je me suis rendu compte que je venais de me faire piquer par une araignée ou un moustique, je ne sais pas : j’avais une grosse boule rouge juste sur le biceps, bien au milieu. Je ne me suis même pas présenté, j’aurai été ridicule.