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Un bodybuilder 2

Je connais Jacky depuis que je me suis installé dans ce studio parisien. Il était déjà là, et si je l’ai bien compris, il y a toujours été. C’est mon voisin de palier et son appartement est vaste et lumineux, dirait mon agent immobilier, contrairement au mien qui donne sur une cour sombre et étriquée mais très « parisienne » dixit le même agent. Ce qui veut dire qu’on peut admirer le voisinage dans ses moments les plus intimes. Le salon de Jacky s’ouvre sur le boulevard et c’est là qu’il entraine son corps d’athlète de foire, les cinq fenêtres ouvertes été comme hiver. Je travaille généralement à la maison et nous faisons parfois ensemble une petite pause, moi depuis mon ordinateur, lui depuis ses instruments de torture. Je m’assieds sur l’unique fauteuil défoncé, il me sert un vin de noix fait par sa mère, là-bas dans le Tarn et Garonne, quelque part en France je crois, dans un village qui s’appelle Dieupentale et les habitants, des Dieupentalais. Le vin est pour les invités. Lui-même n’en boit pas, hygiène sportive oblige. Je n’ai pas réussi à comprendre comment il a pu passer son enfance sur les bords du Canal de Garonne, comme il me l’a dit, et vivre dans cet appartement depuis toujours. Contradiction que j’ai essayé de lui faire remarquer en trempant poliment les lèvres dans cet alcool trop sucré tandis qu’il ramait sur place, tel un étudiant de Cambridge. Il m’a répondu qu’il se baignait plutôt dans le Rieu Tort que dans le ruisseau des Tauris. Je n’ai pas insisté. Il s’est d’ailleurs installé sur sa station de musculation et dans ces moments-là, je sais par expérience qu’il doit tellement se concentrer sur sa souffrance que parler ou écouter le ferait du mal.

Tandis qu’il ahane, J’attends calmement à une fenêtre pour tenter de comprendre quel accident vient d’avoir eu lieu sur le boulevard, à quoi correspond cet enchevêtrement de ferraille et de cyclistes qui fait l’ordinaire des artères parisiennes. Parfois  je regarde, avec toujours la même stupéfaction, un des innombrables posters d’athlètes survitaminés qui couvrent les murs. Je ne suis pas certain que Jacky sache qu’il est gay. A mon avis sa sexualité se résume à un souvenir de l’école maternelle quand le jeune Roger assis à ses côtés lui a touché la main en prenant son crayon. 30 ans plus tard, écrire lui semble toujours aussi inconvenant. Mais passer rien qu’une heure dans ce décor d’hommes nus et luisants prenant des poses de discobole de Myron, d’Héraclès archer et autre Conan plus ou moins barbare, me donne des frissons plus désespérés que ceux d’Oscar Wilde pour le jeune Alfred Douglas. Dans un coin, point d’orgue presque timidement accroché, une photo de concours où l’on voit Jacky avec trois autres messieurs-muscle interchangeables. Les noms sont écrits en rouge, au milieu celui de Jacky Haid. C’est son pseudonyme. Avec son vrai nom, impossible de faire carrière m’avait-il expliqué un jour. Il n’a jamais voulu me dire comment il s’appelle. Je regarde encore la photo, trois brutes allaitées à la gonflette et Jacky qui a l’air d’un petit garçon, un petit garçon trop musclé bien-sûr, mais même dans l’image stéréotypée, on sent toujours la douceur timide du petit Dieupentalais derrière le monstre anatomique qu’il est devenu. Je me tourne vers lui, avec mon plus beau sourire auquel, je le sais, il ne résiste pas.

-Allez Jacky Haid, c’est le moment des aveux. Tu dois me dire ton nom. Celui que ta mère et ton père t’ont donné.

Je m’approche et le regarde dans les yeux. Sur le boulevard, camions de pompiers, ambulances et voitures de police jouent à celui qui fera le plus de bruit. J’entends à peine sa réponse, murmurée entre les dents.

-Tu vas me moquer ! Promets moi de ne pas me plaisanter!

-Tu n’y es pour rien, ni tes parents d’ailleurs.

– Je m’appelle Lateste. Jacques Lateste.

Il prononce bien le „s“ à la manière du sud-ouest et du coup il a aussi mis l’accent tonique sur le „que“ de Jacques, comme s’il disait Jaqueu.

-… ?

-Comme de tête j’en ai pas beaucoup, j’ai demandé à un copain comment on disait lateste… la tête quoi en anglais. Il m’a dit Haid ! Avec un h au début. Alors voilà. Jacky Haid, ça sonne bien, non ?