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Un bodybuilder 3

Jacky Haid, mon voisin culturiste ne ferait pas de mal à une mouche. Du moins pas volontairement. Il est la réincarnation musclée de Gandhi. Etre videur dans un secteur à risques ne le trouble pas. J’ai cru comprendre d’ailleurs qu’il n’a jamais besoin d’utiliser sa force, sa présence suffisant à rendre paisible les alentours. Les habitants du quartier le respectent, les commerçants du quartier le respectent, les passants du quartier le respectent. Il aide les vieilles dames à traverser le boulevard Voltaire, ce qui n’est pas une mince entreprise : il y faut le temps de trois feux rouges, mais curieusement personne ne le klaxonne quand ça traine un peu. Surtout qu’hiver comme été, sauf quand il est devant sa boite de nuit, il n’est vêtu que d’un T-shirt blanc, fait sur mesure, je suppose. Les voisins le respectent aussi mais d’un peu loin si possible. C’est comme un Marquis du 18ème siècle qui vous ferait sentir d’un regard à quel point vous n’êtes qu’un roturier. Par sa simple présence Jacky fait prendre conscience à ses voisins de leur fragilité humaine. C’est dur pour eux comme pour moi. De temps en temps il discute avec la jeune fleuriste de la boutique à côté, il discute avec tous ceux qui ne le fuient pas d’ailleurs. La demoiselle au physique, avouons-le, particulièrement ingrat, le regardait amoureusement et il lui rendait en retour un regard plein de gentillesse quand les deux ou trois ados du 4ème sont passés en courant et en criant : Jacky, Jacky, tu ne ferais pas de mal à une moche !

-C’est pas gentil ça, a-t-il dit, je vais vous…

Mais les gamins étaient déjà rentrés dans l’immeuble et on ne saura jamais ce qu’il voulait leur faire. D’ailleurs le savait-il lui-même ?

Je suis étudiant, une thèse qui n’en finit pas. Je vous épargne le sujet qui n’intéresse que mon prof –même plus moi depuis des années. Je vis en corrigeant, en réécrivant et parfois même en écrivant toutes sortes de livres pour un éditeur. Pour l’immeuble je suis l’écrivain inconnu, pour Jacky, le futur Prix Nobel.

Depuis qu’il m’a lâché son vrai nom, Jacky Lateste, dit Jacky Haid me considère comme son ami. Je n’ai pas gâché cette belle amitié naissante en attirant son attention sur l’orthographe réelle du mot tête en anglais et puis je me suis dit : à quoi bon ? Le pseudonyme absurde de Johnny Hallyday (Holiday ? Hollywood ?) ne l’a pas empêché de devenir une star. Au contraire. J’ai quand-même eu le courage de lui dire que son vin de noix me faisait un abominable mal de tête un jour qu’il passait discuter avec moi. Il a regardé d’un air dubitatif la bouteille qu’il avait apportée, a hoché la tête et a dit : -je ne comprends pas, j’en ai jamais bu.

Souvent sa logique m’échappe. Et quand il a fini par me raconter un peu de sa vie, la vie d’un aspirant à Monsieur Univers, j’ai fait un travail de rewriter pour mettre bout par bout,  ce désordre chronologique souvent improvisé.

Sa mère était postière à Dieupentale, Tarn et Garonne, je l’ai déjà écrit, et son père Gendarme à Grisolles, un bourg voisin célèbre pour son Musée du balai. Un copain de Toulouse m’a expliqué depuis qu’il s’agit probablement d’un musée folklorique, un écrivain local nommé Calbet ayant légué sa collection de balai à la commune. Pendant les années de primaire, sa classe allait chaque année visiter le musée Calbet et les enfants savaient tout sur les balais. A 14 ans, Jacky vivait seul avec sa mère. Le gendarme Lateste habitait désormais dans une caserne en Alsace, avec une nouvelle famille et Jacky ne gardait que peu de souvenirs de lui. Lateste père était un petit homme très brun, nerveux et colérique qui se cachait pour prendre les contrevenants en flagrant délit. Il avait épousé sa mère sans passion parce qu’elle était enceinte et quittée sans remords quand il avait appris que l’enfant, lui, Jacky, n’était pas de « son sang ». D’ailleurs ça se voyait. Jacky était un bébé blond et solide puis un enfant puissant du genre viking deux fois plus grand que ses camarades de la communale, sans parler de ceux du collège Jean Lacaze à Grisolles. A 14 ans, il mesurait 185 cm et pesait 100 kg sans avoir rien fait pour ça. Les équipes de rugby, activité obligatoire et quasi identitaire dans la région, lorgnaient sur lui, mais l’agressivité de ce sport le décourageait. Il se mit au culturisme en prétendant que les chocs étaient incompatibles avec le développement harmonieux de ses muscles. Il aurait bien fait de la danse, comme Billy Elliot si sa morphologie le lui avait permis. A 14 ans, la même année, il demanda courageusement à sa mère qui était son vrai père. Elle hésita quelques jours puis elle lui apporta une boite de photos. Elle avait 20 ans, c’était à Toulouse, elle venait d’entrer à la Poste et elle faisait un stage de formation. Joseph était de passage pour un tournoi d’escrime. Ils se sont croisés par hasard en groupe, un soir, il a invité tout le monde à venir voir le tournoi le lendemain. Elle y est allée seule, elle n’a rien compris aux différents combats, elle ne savait pas s’il avait gagné ou perdu et il ne le lui a pas dit le soir quand elle l’a rejoint à son hôtel. Il était très grand, très fort, très blond, très beau, comme toi. Jacky a senti toute la nostalgie de sa mère. Un soir unique qui avait empli et emplissait encore sa vie. Elle était rentrée à Grisolles, Joseph à Paris. Elle ne lui avait jamais rien dit, elle n’avait même pas essayé. Elle s’était mariée tout de suite avec ce gendarme qui était son fiancé officiel et n’a compris qu’à la naissance de son garçon qu’il était d’un autre. Dans la boite, il y avait aussi une affichette du tournoi de fleuret avec le nom de son père. Jacky le regardait, sans parvenir à y croire. Un jour, il irait le retrouver.