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Un bodybuilder 4

Les malheureux déménageurs souffraient. On a beau être trois professionnels solides, quand il faut livrer une caisse à la fois encombrante et pesante comme un panzer russe dans l’escalier correct mais modeste d’un immeuble parisien, on souffre. Et ils n’avaient grimpé qu’une dizaine de marches. Ca m’a rappelé le jour où l’on avait découvert une Fiat 500 installée devant la porte de l’appartement de fonction du proviseur de mon lycée, au 4ème étage. Il n’avait pas été très difficile de trouver les coupables : cinq élèves de la prépa véto (vétérinaire pour les non initiés), les deuxième et troisième ligne de l’équipe de rugby, cinq garçons qui avaient mené l’équipe du lycée en finale régionale. D’autant plus que la Fiat appartenait à l’un d’entre eux, et que voir s’en extirper ces cinq géants toujours ensemble, faisait partie des meilleurs spectacles de ce lycée de la région parisienne où je souffrais moi-aussi, mais sur des vers latins. C’était une plaisanterie de potache, avaient-ils plaidé ! De potaches musclés, avait souligné le surveillant général au conseil de discipline. Compte tenu des services rendus à la réputation du lycée, ils avaient été condamnés à gagner la finale. Ce qui fut fait.

La nouvelle station de musculation était vendue 2999,99 € livraison comprise, comme le rappelait l’étiquette, mais les livreurs ne devaient visiblement pas en être des utilisateurs intensifs. Je leur suggérais d’aller chercher le forcément futur propriétaire du colis, monsieur Jacky Haid. –C’est pas pour ce nom, me dit un des transporteurs en consultant sa fiche, je vois un Jacques Latête au deuxième étage. –C’est le même dis-je ! Il va sûrement vous aider. Mais Jacky n’étais pas chez lui et les déménageurs prirent une décision raisonnable pour leur santé : ils redescendirent courageusement les huit ou dix marches, déposèrent le panzer dans l’entrée et prirent leurs jambes à leur cou après m’avoir extorqué sous la menace une signature de réception du colis.

Quand Jacky est revenu de ses courses, courses qui pouvaient s’éterniser en fonction des gens croisés, il y avait un attroupement dans l’entrée. Tout l’immeuble semblait être là, contemplant le ballot fatal. En découvrant la cause de ce désordre, Jacky s’est illuminé !

-C’est arrivé, c’est arrivé, ma BH TT4 multiposte ! Il rayonnait.

–Va falloir enlever ça, monsieur Haid dit le locataire courageux du 4ème, ma femme n’a pas pu passer avec le caddy ! On a essayé de la pousser un peu, mais c’est trop lourd.

– C’est sûr, ça peut pas rester là, a-t-il répondul en prenant la caisse à plein bras et en la soulevant aussi tranquillement qu’un pack d’eau minérale.

Au bout de trois marches, il s’est tourné vers nous, sans remarquer nos figures ébahies, nous l’imaginions fort, mais il y a une limite à tout.

– Quelqu’un pourrait m’aider et me monter mon panier de courses ! J’ai pas une main libre.

Il n’y avait pas une once d’ironie dans sa demande.